Pourvu que le firmament fût lumineux et les étoiles éclatantes, le vent le plus froid soufflant des Alpes ne l'arrêtait pas; il sortait chaque soir durant tout l'hiver, enveloppé dans un petit manteau de grosse laine que lui avait fait sa mère. La passion de l'enfant était telle, qu'il ne se lassait jamais du spectacle du ciel; il y suivait l'apparition et la marche des astres avec un intérêt toujours plus vif. Il donnait des noms aux étoiles qui n'en avaient pas dans son livre, et aux plus grosses de la voie lactée. Les innombrables myriades de nébuleuses le captivaient; mais comment les classer et les désigner? Parfois il se trouvait avec des bergers qui avaient observé les constellations et qui les connaissaient bien, quoique ignorant les noms que leur donnait la science. Ces bergers savaient s'orienter la nuit au moyen des astres et prévoyaient avec certitude le temps qu'il ferait, suivant les nuages qui glissaient sur la lune. Mais d'autres fois l'enfant avait affaire à de gros pâtres à l'esprit lourd, qui ne regardaient pas même les étoiles, et tenaient toujours leurs yeux abaissés sur la terre où leurs troupeaux broutaient; alors il les secouait par leur manteau et les forçait à tourner leur regard vers quelque flamboyante constellation. Il leur nommait la Grande Ourse, composée de sept étoiles, et vulgairement appelée le Chariot. Cette constellation marque le nord, et sert à se diriger durant la nuit; puis, par les fortes gelées, il leur désignait le Baudrier d'Orion, composé de trois grandes étoiles du plus vif éclat. C'était ensuite ces deux belles étoiles jumelles appelées les gémeaux Castor et Pollux; durant l'été, il leur faisait voir la Lyre et le Cygne, deux constellations très-scintillantes.
La lecture de son livre lui avait appris à distinguer les planètes des étoiles; il savait la place de Mercure, de Vénus, de Mars, de Jupiter et de Saturne. Ces planètes sont aussi belles à l'oeil nu que les étoiles de première grandeur; mais elles n'ont pas cette vivacité et cette vibration de lumière qu'on remarque dans les étoiles. Vénus est surtout d'un éclat extraordinaire quand elle paraît le soir après le coucher du soleil: cela n'arrive que tous les dix-neuf mois. Elle offre alors un spectacle frappant; on la prend pour un nouvel astre ou pour une comète. Quelquefois même on la distingue en plein jour, et les passants crient au miracle!
Jupiter est aussi très-brillant, mais sa lumière est plus blanche que celle de Vénus; celle de Mars est rougeâtre, Saturne est d'une couleur plombée; c'est de toutes les planètes celle qui est la moins éclatante à l'oeil à cause de son éloignement.
Le petit Pierre savait tout cela et se plaisait à l'enseigner aux bergers, jusqu'alors indifférents aux magnificences du firmament.
Bientôt la renommée du savoir de l'enfant se répandit dans tout le pays. Ses compagnons d'école, un peu jaloux des préférences que le bon curé avait pour lui, le harcelaient sans cesse et cherchaient à le prendre en défaut dans ses études. Pierre était doux et tranquille comme tous ceux qui pensent beaucoup. Malgré les sournoises méchancetés de quelques-uns de ses camarades, il restait leur ami.
Un jour, pour la fête de son père, il avait convié toute l'école à une collation champêtre; sa mère, qui l'idolâtrait, avait dressé une longue table sous la tonnelle du jardin attenant à leur petite maison. Chaque enfant apporta une fleur au père de Pierre, puis on procéda au goûter, qui se composait de ces friandises qui figurent aussi bien, dans cet heureux pays, sur la table du pauvre que sur celle du riche. C'étaient de petites figues blanches appelées marseillaises, et d'autres longues et grosses qu'on nomme figues grises; c'étaient de vertes olives confites dans le sel, qu'on met en poche et qu'on croque comme des dragées; puis des pyramides dorées d'une friture sucrée faite avec une pâte légère formant des losanges trois fois repliés, que les Lyonnais appellent bugnes et les Provençaux oreillettes; c'étaient à côté des gâteaux cuits au four, faits avec une pâte composée de farine, d'oeufs et de fleurs d'oranger, et dans laquelle on met des morceaux de cédrat. Ce gâteau, appelé fougassette, est la passion des enfants. C'étaient encore des jattes de lait caillé et des pots de résiné à l'arôme pénétrant; c'était enfin, ce qui fit bientôt pétiller tous ces jeunes yeux, du vin blanc claret que le père du petit astronome composait lui-même avec les raisins de sa tonnelle. Tant que dura le goûter, la paix et un demi-silence régnèrent parmi toute cette bande joyeuse; mais après, ce furent des cris et des gambades, et bientôt, le vin claret aidant, quelques petites querelles commencèrent.
La nuit était venue, et la lune brillait en ce moment de tout son éclat; quelques beaux nuages blancs lui faisaient cortége. Pierre tout à coup échappe au jeu et au bruit de ses camarades et se met à considérer le ciel. Un d'eux, le plus jaloux de ses compagnons d'école, s'apercevant de cette demi-extase, vint le tirer par la manche.
«Monsieur le savant, lui dit-il, puisque vous connaissez si bien ce qui se passe là-haut, dites-moi donc si c'est la lune qui court en ce moment par-dessus votre tête ou si ce sont les nuages?
--Quoi! vous ne savez pas cela? répondit Pierre avec une sorte de dédain involontaire.
--Et toi-même, tu n'en es pas sûr, mon petit homme, répliqua l'autre; autrement, tu l'aurais dit bien vite! Voyons, vous autres, ajouta-t-il en se tournant vers la bande qui les avait rejoints, qu'en pensez-vous? est-ce la lune qui court ou les nuages?