«Moi, dit Jean, saisissant du gros fil écru, je vais tendre les cordages;» et il s'agenouilla devant le vieux matelot qui soutenait la petite galère sur ses genoux et qui, délicatement, y posait quelques vis oubliées.
Cornille Bart, sans songer à sa blessure, se promenait à grands pas dans sa chambre. Il jeta un regard sur son auditoire, et, satisfait de son air attentif, il commença son récit, tandis que le canon des assiégeants continuait à gronder: «Mon père, Antoine Bart, ton grand-père, mon petit Jean, avait pour ami le fameux capitaine de navire Michel Jacobsen, surnommé le Renard de mer: c'était un grand, fier, bel homme, dont le peintre des rois, Rubens, avait fait le portrait.
--Oh! ce portrait, je l'ai vu une fois, s'écria Jean, quand j'étais tout petit, et je m'en souviens bien. C'était un homme brun à grand visage, cheveux et moustaches noirs; sa poitrine était couverte d'un corset d'acier, sur lequel était jetée une écharpe rouge. Dans la main droite il tenait le bâton de commandant, et l'autre main était appuyée sur un beau casque luisant. Puis dans le fond c'était des navires, bataille et flots remués par la tempête comme le jour où je suis allé en haute mer en compagnie des deux petits mousses de Rotterdam.
--C'est bien cela, mon enfant, reprit Cornille Bart, et puisque tu te souviens de ce portrait du Renard de la mer, c'est comme si tu te souvenais de l'avoir vu vivant. Donc le Renard de la mer et ton grand-père étaient comme frères. Un soir d'hiver, nous étions réunis ici dans cette même chambre, bien chaudement près d'un bon feu, fumant du tabac de Hollande et buvant de l'ale d'Angleterre. Un corsaire, ami de mon père, nous racontait ses courses lointaines et ses combats; je l'écoutais comme tu m'écoutes; tout à coup la porte s'ouvre, et le Renard de mer apparaît, enveloppé d'un long manteau goudronné, tout ruisselant d'eau; il pleuvait à torrents et la mer était grosse. Sous son manteau, le Renard était armé en guerre.
«Antoine, dit-il à mon père, j'ai besoin de toi, de ton fils, de ton équipage et de ton brigantin.
«--Quand cela? dit mon père.
«--A l'heure même, répondit le Renard, et pour aller en haute mer.
«--Nous allons, mon fils et moi, nous armer pour te suivre,» dit simplement mon père. Ce fut bientôt fait. Nous sortîmes tous les trois et nous nous rendîmes au port. La nuit était sombre. Onze heures sonnaient au carillon. Nous trouvâmes notre brigantin, l'Arondelle-de-Mer, avec tout son équipage à bord. C'était le vouloir de mon père; il fallait que l'on fût prêt au départ à toute heure.
«Le bosseman leva l'ancre.
«Quand nous fûmes en pleine mer, le Renard fit apporter sur le pont des piques, des coutelas, des espontons, des haches d'armes, et dit à chacun de s'armer pour être prêt au point du jour pour n'importe quelle chance. Une fois armé, tout l'équipage se mit en prière. Nous naviguâmes ainsi toute la nuit, sous très-petites voiles, à cause de la bourrasque; quand le jour parut, un mousse qui était en vedette au haut du grand mât de hune cria: «Je vois deux gros vaisseaux et un autre plus petit.» Le visage du Renard de mer s'empourpra d'orgueil: «Enfin! enfin! les voici!» s'écria-t-il joyeusement. Alors seulement il apprit à mon père qu'il avait ordre d'attirer les croiseurs anglais loin du port, afin d'en laisser l'entrée libre à un convoi considérable qui nous arrivait du Nord et qu'on avait signalé dès la veille. «Mon vaisseau était en radoub, ajouta le Renard de mer, voilà pourquoi je t'ai demandé le tien, Antoine.