«--Oh! merci, répliqua mon père; ils vont avoir une danse, les trois Anglais!
«--Un contre trois! reprit le Renard, ce sera rude; il faut mettre le feu au ventre de nos gens pour qu'ils ne reculent pas.» Mon père et le Renard haranguèrent l'équipage. Tous jurèrent de mourir pour Dieu et pour le roi, et que l'ennemi n'aurait d'eux ni os ni chair vive. On fit apporter un tonneau d'eau-de-vie et on le distribua. Les gens de l'artillerie se barbouillèrent le visage avec de la poudre: on aurait dit des Africains.
--Et les trois vaisseaux des Anglais? demanda le petit Jean Bart avec impatience.
--Ils arrivaient toujours sur nous, leurs voiles déployées. Mon père et le Renard ordonnèrent au pilote de virer de bord sur le plus proche vaisseau de l'ennemi. C'était un petit navire moins fort que notre brigantin; nous lui donnâmes deux bordées dans la quille, et il fut coulé. Alors les deux grosses frégates anglaises firent sur notre pauvre Arondelle-de-Mer un feu si formidable, que la moitié de notre monde resta tué ou blessé. Mais aussi, mon fils, quelle gloire! quelle défense! seuls contre trois vaisseaux! seuls nous en avions détruit un, et les deux autres nous approchaient à peine, tant nous combattions avec rage et furie aux cris de Vive le roi! Nous brandissions nos piques, nous appelions les Anglais à grands cris: Abordez! abordez donc!»
Ici le pâle visage de Cornille Bart se colora tout à coup, sa voix s'altéra, et il s'appuya contre le mur tout chancelant. «Seigneur Dieu! s'écria sa femme accourant, vous vous faites du mal en vous animant ainsi.
--Laissez-moi, laissez-moi, et silence, écoutez! répliqua brusquement le conteur, tout à l'action de son souvenir. Les Anglais, défiés par nous, abordent de chaque côté du brigantin: ce fut une joyeuse et sanglante mêlée. Hache en main, coutelas au poing, on s'attaqua homme à homme. Les deux frégates avaient de quoi remplacer ceux qui tombaient, tandis qu'il ne restait plus des nôtres qu'un petit nombre debout, et encore étaient-ils tout saignants. Mon père avait reçu trois coups de pique, le Renard une arquebusade dans le corps. Le pont se couvrait de morts et d'agonisants, le canon ennemi éventrait notre brigantin. Le Renard s'approcha de mon père et lui dit sourdement: «Allons, Antoine, le feu aux poudres, et à la grâce de Dieu! Il ne faut pas que ces hérétiques nous aient vivants.»
--Oh! que cela est beau! que cela est beau! s'écria le petit Jean transporté et en embrassant son père, dont le visage devenait de plus en plus livide.
--Je vois encore, poursuivit le corsaire, le Renard de la mer, debout sur le pont, cramponné de tout son poids au capitaine anglais, qui nous avait abordé avec plus de cent des siens: «Feu! feu!» criait le Renard à mon père. L'explosion se fit: tout fut englouti....
«J'avais senti une épouvantable secousse. Puis je perdis tout sentiment. La fraîcheur de l'eau me fit revenir à moi, et je me trouvai suspendu à un débris. Je vis des Anglais qui dans leurs chaloupes allaient çà et là recueillant des naufragés. Je fus ramassé comme les autres; mon père était mort! Le Renard de la mer était mort! De notre équipage, il restait deux hommes! de notre brigantin quelques, planches! Mais aussi des deux frégates anglaises il n'en restait plus qu'une désemparée; l'autre avait coulé par l'explosion de notre brigantin. Pendant ce temps, le grand convoi qui arrivait du Nord entrait à Dunkerque, et j'allai prisonnier en Angleterre avec les deux matelots qu'on avait sauvés.
«Voilà, mon fils, ce qu'a été ton grand-père! ce que j'ai été! sois digne de nous.»