Mais le lendemain, dans l'après-midi, je reçus de l'important personnage une réponse, du tour le plus galant, où il me disait qu'il mettait à mes pieds son faible crédit, et qu'il s'empresserait de venir le soir même, à l'issue du dîner, prendre mes ordres pour les exécuter.
Je me souviens qu'il faisait ce jour-là un froid très-vif, dont une pluie noire augmentait encore l'intensité. Frileuse comme une créole, j'avais un feu énorme dans le cabinet où je travaillais, entourée de mes livres et de mes chers souvenirs.
Duchemin arriva beaucoup plus tard qu'il l'avait annoncé; si bien que mon fils, qui s'était endormi sur mes genoux, venait d'être emporté dans son lit par Marguerite, quand le savant parut. Il me trouva donc seule auprès de ce feu flamboyant, la tête éclairée par une lampe à globe d'opale.
Je n'ai jamais vu saluer aussi bas que saluait la taille torse du pédant; c'étaient des inflexions dégingandées, où le dos et la tête luttaient de mouvement à qui mieux mieux; son front, blême et luisant comme un crâne, et couronné ou plutôt hérissé de cheveux ras et grisonnants, se couvrait de rides mouvantes quand sa bouche essayait de sourire. Les flatteurs de Duchemin, les jeunes cuistres qu'il a formés et les journalistes gagés, ont répété jusqu'à satiété qu'il avait l'esprit, le sourire et le regard de Voltaire. Pour ce qui est de l'esprit, les écrits même de l'important personnage se chargent de réfuter cette monstrueuse hyperbole; quant à son sourire, il m'a toujours paru une grimace, que ses petits yeux perçants et louches accompagnent de leur clignotement. Le sourire ironique et mordant, le regard ouvert et profond de l'amant de Mme du Châtelet, étaient d'une autre trempe.
Je voulus me lever pour recevoir Duchemin; il s'y opposa en se courbant vers moi comme un cerceau, et, en saisissant ma main qu'il baisa:
—À vos pieds, madame la marquise, à vos pieds, répétait-il avec l'accent de l'oraison.
Je me reculai et l'engageai à s'asseoir, et, après l'avoir remercié de son empressement à répondre à mon appel, je lui exposai, d'un ton froid et rapide, en quoi il pouvait me servir.
—Oh! pauvre femme! s'écria-t-il avec componction, vous songez donc au triste métier des lettres? Quoi! vous voulez écrire et tacher d'encre cette jolie main qui sollicite les baisers? vous voulez aller sur nos brisées? Oh! croyez-moi, l'amour vaut mieux que la gloire!
Tandis qu'il me débitait ces banalités, je le toisai avec un ricanement qui le déconcerta.
—Je croyais, monsieur, m'être mieux expliquée en vous écrivant, lui dis-je; je n'ai pas la prétention de faire de la littérature, mais seulement des traductions d'anglais, d'allemand et d'italien. Quant à la gloire, je n'y prétends pas plus qu'au talent. C'est la nécessité qui me décide à ce travail.