—D'autant plus qu'il n'y a plus de grands seigneurs, pas plus en Angleterre qu'en France, répliqua Duverger, et que ceux qui s'affublent aujourd'hui de ce titre, ne ressemblent guère à ceux qui le portaient autrefois. Parbleu! milords et messieurs, leur dirais-je, si vous singez leurs dehors, tâchez aussi d'avoir l'esprit d'un Bolingbroke, d'un Horace Walpole, d'un Grammont, d'un François Ier, d'un Henri IV ou d'un maréchal de Richelieu! on ne peut être un poétique débauché qu'à ce prix!
—Nous voilà bien loin, mes maîtres, dis-je en riant, du point de départ de notre entretien; voyons, mon cher René, vous qui êtes l'ami d'Albert de Lincel et qui connaissez aussi le savant Duchemin, à qui des deux dois-je me recommander?
—Écrivez d'abord à ce cuistre de Duchemin, répliqua René; je pense, comme Duverger, qu'il en sera flatté et viendra vous donner le spectacle de sa personne. Mais, si vous n'êtes pas contente de lui, je réponds d'Albert.
[IV]
Aussitôt que mes amis m'eurent quittée, j'écrivis quelques lignes à Duchemin pour lui demander sa protection auprès du libraire Frémont; je le fis sans peine: on se préoccupe peu de l'amour-propre quand on a l'amour. La joie que je cachais au cœur répandait sur toutes mes actions quelque chose de facile et d'heureux. C'était comme ces gais refrains qui charment le travailleur.
Après ce court billet, j'adressai, ainsi que je le faisais chaque soir, ma confession du jour à celui que j'aimais. Chateaubriand a dit: «Si je croyais le bonheur quelque part, je le chercherais dans l'habitude!» Je trouvai à lui écrire ainsi toutes mes pensées un bonheur profond et une sorte de moralisation inexpugnable. Je n'aurais rien voulu commettre d'indigne dans la journée; car le soir, plutôt que de lui mentir et de lui confier ma défaillance, la plume me serait tombée des mains. Ce fut là le temps le plus pur et le plus fier de ma vie, celui où mon esprit embrassa le plus les rayonnements du beau et du bien.
Aussitôt que ma lettre était close, j'allais soulever les rideaux blancs du petit lit où dormait mon fils; je posais sur son front riant un long baiser et j'essayais de dormir à mon tour. Ce soir-là, je restai longtemps éveillée, pensant involontairement à tout ce que mes amis m'avaient dit d'Albert de Lincel. Je savais gré à René Delmart de l'avoir défendu; j'avais pour René autant d'estime que d'amitié, et je me disais que sa parole, qui était toujours vraie, n'avait pu mentir au sujet d'Albert.
René est un des plus nobles et des plus rares esprits de notre temps, et si sa gloire littéraire n'est pas montée à l'égal de son talent, cela vient de la beauté même de son caractère, qui puise son originalité dans une honnêteté absolue et dans une insouciance de demi-dieu pour tout ce qui facilite la renommée des écrivains. Il brilla tout à coup, sous la Restauration, au milieu de la pléiade des grands poëtes lyriques. Après, un voyage en Italie, il publia une imitation de l'Enfer, où il sut faire passer dans ses vers inspirés toute la précision et toute la grandeur de la poésie dantesque. Il fit aussi une suite de tableaux, compositions achevées, sur les mœurs, les paysages et les œuvres d'art de l'Italie. Une maladie nerveuse ferma son cœur et ses lèvres durant quelque temps; ses amis proclamèrent que son cerveau était atteint: comme si les facultés ne pouvaient se reposer ou s'exercer dans des rêves muets! Il revint bientôt à la vie réelle, mais avec un cerveau plus vaste et plus fort. Il dut à cette interruption du commerce des hommes le superbe mépris de tout ce qui aiguillonne leur vanité et leur ambition; il est le seul parmi les contemporains qui n'ait jamais songé à une croix, à une place, aux articles des journaux et aux louanges des salons. Duverger a eu de ces dédains-là, mais il a courtisé la popularité. René n'a jamais flatté personne, pas même ses amis: il les aime et les sert.
Heureuse, je le voyais deux fois par mois; quand le chagrin me terrassa et que la mort faillit me prendre, il fut le seul qui vint chaque jour me consoler et me distraire par cette verve ironique, mais grandiose, du vrai sage qui fait contribuer l'infini à la guérison de nos misères bornées. Il ne raillait jamais la douleur; mais il raillait ceux qui la causent, depuis les persécuteurs des nations jusqu'aux oppresseurs des femmes. Il avait le génie d'amoindrir et de vulgariser les êtres méchants; il les dépouillait ainsi de leur puissance et de leur prestige, et, les faisant apparaître dans leur laideur et leur infériorité à leurs victimes, il inspirait à celles-ci l'étonnement de les avoir aimés ou de les avoir craints.
Je songeais donc que puisque ce fier et généreux cœur avait défendu Albert, il restait à coup sûr à celui-ci beaucoup de sa grandeur et de sa sensibilité premières; je sentis s'accroître le désir très-vif que j'avais toujours eu de le connaître, et, pour en faire naître l'occasion, je souhaitai presque que Duchemin me refusât son appui.