—C'est une muse qui s'ignore, une intelligence qui se manifeste sans orgueil; inspirée et superbe avec tranquillité.
La gondole qui nous conduisit au théâtre emporta la cargaison de fleurs destinée à la petite Africaine.
Nous trouvâmes Zéphira déjà installée dans la loge de la prima donna. Elle était si éblouissante de joyaux, qu'elle rayonnait à l'égal des lustres qui éclairaient la salle à giorno. Sa poitrine et sa gorge, un peu maigres, se dissimulaient sous un large collier byzantin en diamants, émeraudes et rubis; sur sa tête c'était toute une résille des mêmes pierreries, où se jouaient gracieusement ses cheveux; sa tunique de gaze d'argent, parsemée de renoncules rouges, était le point de mire de tous les spectateurs; le fard aidant, sa piquante beauté était ce soir-là fort attrayante.
Stella la complimenta sur sa toilette.
—Et vous, vous ne me dites rien, fit-elle en me tendant la main et en secouant la mienne en cadence.
—On ne parle pas aux astres ni aux déesses, répondis-je, on reste ébloui, anéanti; c'est ce qui arrive aux Hindous dans leurs pagodes, lorsqu'on découvre à leurs yeux les images en or et en pierreries des incarnations de leurs dieux.
—Je vois bien, reprit-elle, que vous vous moquez de moi et que vous me trouvez trop parée; soyez tranquille, cette nuit, pour la fête, j'aurai un tout autre costume.
L'orchestre préluda; l'air du carnaval de Venise se fit entendre et bientôt l'attention de la salle entière se détourna de Zéphira pour se porter sur la scène. La toile s'était levée; le théâtre représentait une cour moresque aux galeries en arcades, avec des vasques de marbre blanc où tombaient sur l'eau les fleurs des orangers et où se miraient les lauriers-roses. Le directeur de la Fénice en impresario consommé, avait fait composer un ballet pour les débuts de Mlle Négra, une perle enfouie dans les impasses de Venise et découverte un beau jour par un poëte français qui l'avait mise en lumière. C'était en ces termes que les journaux de la ville et les affiches du théâtre annonçaient depuis huit jours la petite Africaine, m'associant à sa gloire présumée, mais sans me nommer, grâce au ciel.
Le ballet destiné à servir de cadre à la grâce de Négra n'avait pas coûté de grands frais d'imagination à son auteur. C'était toujours la vieille histoire d'un pacha blasé, voulant repeupler son harem et faisant défiler une à une devant lui les femmes qu'un marchand d'esclaves lui amenait. Quand la toile se leva, le gros pacha était assis sur des coussins, fumant sa longue pipe d'ambre et regardant à travers la fumée du tabac embaumé les beautés qui se trémoussaient pour lui plaire. Il fit une moue dédaigneuse aux quatre premières danseuses, qui se balancèrent, s'arrondirent et pirouettèrent en le regardant. Mais tout à coup Négra parut, elle glissa devant le pacha sans s'arrêter et comme épouvantée de sa corpulence. Ce fut elle qui, d'un geste de mépris, eut l'air de lui dire: Je m'appartiens! Cette pantomime, qui n'était pourtant pas dans l'esprit du ballet, fut accueillie par de vifs applaudissements. Il est vrai que Négra était d'une beauté si étrange, si nouvelle, qu'elle s'emparait des sens comme par magie. C'était comme ces vins rares du midi, rayons liquides du soleil, qui montent à la tête dès le premier coup. Je n'avais pas pressenti que la petite danseuse des rues pût jamais m'apparaître ainsi. Elle était vêtue d'une première tunique rouge brodée de pierreries sur laquelle retombait une seconde tunique plus courte, fauve et tigrée d'or, dont le corsage adhérait à sa taille fine. Ses seins se soulevaient à demi, agitant trois rangs de sequins qui bordaient sa robe; ses petits bras d'un modelé parfait avaient autour des poignets deux serpents d'or aux yeux de rubis. Je n'ai jamais vu de mains plus mignonnes, aux doigts plus minces et mieux ciselés. Son cou avait des ondulations de cou de flamant; sa peau brune empruntait à l'éclat du lustre la teinte du plumage de cet oiseau et aussi le ton empourpré et poli des beaux coquillages roses; c'était surtout ses jambes nues, ceintes de cercles d'or et éclairées par la lumière de la rampe, qui faisaient songer à cette double comparaison. Mais on oubliait presque la morbidezza du corps en regardant la tête expressive où rayonnaient ses yeux flamboyants; ses cheveux noirs rejetés en arrière étaient constellés de sultanis d'or reliés sur le front par une grosse opale. Elle dansa et parut se transfigurer dans un pas précipité et fougueux qui força la musique de l'orchestre à accélérer ses mesures: sa tête alors lança des éclairs; les yeux, les dents, les narines mouvantes, semblaient s'irradier autour d'elle; tout était en harmonie dans sa danse; la flamme du regard courait dans sa taille frémissante, dans ses pieds qui vibraient sur l'orteil, dans ses bras tendus vers la volupté. Sa danse donnait le vertige, c'était quelque chose de non appris, d'inspiré par le sang.
Comme tous les spectateurs, je subissais la contagion de passion qui se dégageait d'elle. Il est vrai qu'elle m'enveloppait de son regard, m'appelait du sourire et semblait m'étreindre à travers l'espace. Dès son entrée en scène, ses yeux s'arrêtèrent sur moi et ne me quittèrent plus; je me sentais attiré, emporté dans ses bras, pressé contre son cœur; j'étais à coup sûr le maître de cette femme, le sultan préféré qu'elle voulait fasciner; elle savait me vaincre à force de volonté et d'amour; je ne m'appartenais plus et je tourbillonnais avec elle, enlaçant, enlacé, suivant l'expression de Gœthe.