Les danses les plus brûlantes auraient paru glacées auprès de cette danse africaine. Ce n'était pas la lascivité, mais l'ardeur; au lieu des tressaillements du plaisir et de la gaieté, c'était la frénésie indomptée et sombre, l'ivresse qui tue. Cette danse incandescente était à la danse italienne et espagnole ce qu'est Didon à une matrone romaine et Othello à Gonzalve de Cordoue. On devinait une de ces filles du Sahara, qui prouvent leur amour en faisant éteindre des charbons ardents sur leur chair. À chaque mouvement, à chaque geste se détachait d'elle un fluide ambiant qui remplissait la salle; les spectateurs semblaient possédés de l'ardent démon qui frémissait dans ce jeune corps; c'étaient des cris, des transports, des baisers lancés dans l'air, des mots hardis qu'on ne se dit que tout bas. Les fleurs tombaient en pluie aux pieds de Négra qui, sans rien voir, continuait à danser son rêve, si je puis m'exprimer ainsi; tout à coup partageant l'ivresse commune, je fis comme la foule, je l'acclamai par son nom, je m'emparai des couronnes et des bouquets préparés par Stella et les lui lançai un à un; le premier bouquet frappa contre son cœur; elle l'y étreignit, le baisa et, par un mouvement plein de grâce, y reposa sa joue comme un enfant qui s'endort sur un oreiller. Ce geste fut applaudi par toute la salle; les fleurs amoncelées autour d'elle l'ensevelissaient comme un poétique linceul. D'abord elle les écarta avec ses petits pieds, en dansant toujours; mais insensiblement, comme prise de lassitude ou cédant à quelque extase de volupté, elle réunit en cadence, et en décrivant des pas aériens, tous ces bouquets épars, s'en fit un lit et s'y étendit avec grâce, la tête tournée vers moi. La toile tomba sur ce tableau.

Dans le libretto, elle devait se coucher ainsi aux pieds du pacha, mais ce comparse oublié s'était endormi en réalité sur ses coussins.

Les admirateurs passionnés, que la danse de Négra venait de lui susciter, accoururent dans les coulisses pour la féliciter; je m'y rendis suivi de Stella, de son amant et de Zéphira, dont la rage étranglait la voix; elle me poignardait de ses yeux aigus, et parfois soir poing serré se levait pour me menacer.

Nous trouvâmes Négra à moitié évanouie dans un fauteuil; le gros marchand arabe, dont elle m'avait parlé, lui faisait de l'air avec un éventail en plumes de paon, tout en répétant à l'impresario:

—Signor, ma fortune est faite.

Il se recula servilement en nous voyant entrer;

Négra, soit qu'elle m'eût pressenti, soit qu'elle m'eût aperçu, revint aussitôt à la vie; elle se précipita à mes pieds, s'empara de mes mains et les baisa en répétant devant tous:

—Voilà mon bienfaiteur!

—Mais, pauvre fille, lui dis-je, je n'ai rien fait pour toi; et voyant que la fureur de Zéphira allait éclater, j'eus la pensée d'ajouter en la désignant: C'est madame qu'il faut remercier.

Alors, avec une câlinerie charmante, elle s'inclina devant la danseuse détrônée, et lui exprima sa reconnaissance en termes si vifs et si doux, que Zéphira, vaincue, fut contrainte à la bonté. À tantôt, dit-elle à Négra, je t'attends à ma fête, et prenant mon bras, elle m'entraîna loin de ces yeux profonds qui me poursuivaient.