Stella et son amant marchaient près de nous et songeaient à me délivrer. Ils me rappelèrent qu'il était temps d'aller revêtir mon déguisement, et ils emmenèrent Zéphira dans leur gondole.
[XVII]
Le comte Luigi, l'amant en titre de Zéphira, habitait un des plus beaux palais donnant sur le Grand Canal. Vers une heure du matin, toutes les fenêtres de cette demeure patricienne brillèrent d'une clarté vive qui fit ressortir dans l'ombre les sculptures de sa façade. Des laquais en livrée, tenant des torches et des flambeaux, s'échelonnaient en deux rangs, depuis le seuil de la porte jusqu'au haut de l'escalier. Les flots paisibles et noirs de la lagune réfléchissaient et doublaient ce palais lumineux. Mais bientôt le va-et-vient des gondoles, qui amenaient les invités, troubla ce miroir tranquille, et ce fut durant une heure un mouvement, un bruit de rames et de voix rappelant les fêtes de la Venise des anciens jours. On voyait s'engouffrer dans l'escalier, qui se dessinait comme une échelle de feu, une cohue soyeuse, dont on ne distinguait que les têtes couvertes de plumes, de fleurs, de pierreries ou de coiffures étranges; tous les visages portaient des masques identiques en velours noir; toutes les tailles se confondaient sous l'ampleur des dominos qui cachaient les riches costumes historiques ou de fantaisie. À mesure que la foule parvint dans les salons et les galeries, plusieurs des conviés rejetèrent comme inutile le domino qui les enveloppait, et soulevèrent leur masque pour se faire reconnaître; les femmes surtout se plaisaient à montrer leurs splendides ou gracieux costumes, et ce fut bientôt un coup d'œil magique que celui de ce palais monumental, fourmillant des habits de tous les temps. Les figures des fresques des grands maîtres semblaient attentives; on eût dit qu'elles regardaient passer la fête. C'était un défilé de juifs couverts de dalmatiques; des Grecs et des Turcs resplendissants de broderies et de cachemires; puis venaient d'anciens Romains, des bohémiens, des Hindous, des chevaliers du moyen âge, armés de toutes pièces, des marquis poudrés et des marquises Pompadour, des Mexicaines en tuniques de plumes, des déesses de l'Olympe, des Tyroliennes, des arlequins, des pulcinelle; tous les costumes permis revêtus à l'envi dans leur innombrable diversité. Je dis permis, car la police autrichienne défendait expressément de porter aucun déguisement religieux. Aussi fûmes-nous très-surpris de voir le comte Luigi, qui avait quitté son masque pour nous recevoir, couvert d'une robe de camaldule.
—Ce travestissement pourrait bien vous coûter quinze jours de prison, lui dit le consul français venu un moment pour voir la fête.
—C'est une fantaisie de cette folle de Zéphira, répliqua le comte, elle prétend qu'elle a obtenu la permission de la police et que nous ne courons aucun risque; tenez la voilà qui vient à nous, habillée en religieuse.
En effet, la danseuse s'approchait vêtue d'une robe d'abbesse; un chapelet en perles noires de Venise serrait ce vêtement large autour de sa taille fine; une grande croix en bois de rose à christ d'or et une tête de mort en émail noir et diamants se jouaient sur sa hanche gauche. Son voile en crêpe blanc était fixé en plis carrés et réguliers sur sa tête par une couronne de roses blanches. L'éclat de ses yeux semblait plus vif sous le bandeau monacal, et sa mine évaporée formait un provoquant contraste avec cet habit pudique.
L'amant de Stella qui se trouvait dans le groupe dont je faisais partie, ainsi que le consul, nous dit à voix basse à tous deux:
—Zéphira porte un autre déguisement sous sa robe de religieuse qu'elle n'a choisie, j'en suis sûr, que pour déterminer Luigi à mettre une robe de moine. Elle médite de lui jouer quelque vilain tour.
—J'y veillerai, répliqua le consul, et je vous promets bien que si le comte Luigi est puni pour son travestissement, Zéphira le suivra en prison.
Je ne sais si la dame s'aperçut que nous parlions d'elle, mais elle accourut vers nous riante et folâtre, et enlaçant son bras au mien, elle me dit: