—Parcourons la fête.
Je me laissai conduire dans le premier salon où les danses commençaient à se former aux sons des orchestres invisibles répandus dans tout le palais. Bientôt elle voulut m'entraîner dans une petite galerie déserte éclairée de lueurs douteuses.
—Carissimo, me dit-elle, venez voir l'effet de la serre illuminée sur un canal sombre.
—Pas encore, lui dis-je, après souper peut-être.
J'aperçus, comme nous parlions de la sorte, vers le milieu du passage où nous étions, une femme masquée debout devant une glace de Venise. Je fus d'autant plus frappé de cette apparition qu'elle semblait tout à coup animer devant moi la Vénus couronnée de Paris Bordone, un des tableaux que j'avais le plus admiré à Venise. Plus j'approchais, et plus je reconnaissais dans tous ses détails le costume dont l'élève du Titien a revêtu sa Vénus, qui n'est comme on sait que le portrait d'une grande dame Vénitienne: «les cheveux, noués sur le front et entremêlés de perles, tombaient sur les bras et sur les épaules en longues mèches ondoyantes. Un collier de perles, fixé au milieu de la poitrine par un fermoir d'or, suivait et dessinait les parfaits contours du sein nu. La robe en taffetas changeant bleue et rose était relevée sur le genou par une agrafe de rubis, laissant à découvert une jambe polie comme le marbre. Les bras étaient entourés de riches bracelets et les pieds chaussés de mules écarlates lacées d'or.»
Tel était ce costume si bien décrit par un poëte contemporain. Je me demandai quelle pouvait être cette femme qui paraissait avoir choisi pour me plaire l'habillement de cette Vénus de Bordone, que j'avais si souvent regardée avec amour. Cependant elle restait immobile, son visage masqué tourné de mon côté. Tout à coup s'apercevant que Zéphira me suivait, elle se mit à courir et disparut dans le fond de l'étroite galerie. Je me précipitai sur ses pas, mais je ne pus l'atteindre. J'arrivai en la poursuivant en vain dans un salon où un jeune marquis milanais, déguisé en Ludovic Sforce, était seul à une table de jeu; il me proposa d'être son partenaire et je m'assis machinalement pour prendre haleine. Je jouai d'abord avec distraction, j'étais préoccupé de cette figure de femme qui venait de m'apparaître; qui donc était-elle? Négra? c'était impossible; comment cette inculte et pauvre Africaine aurait-elle songé à ce costume historique? puis cette femme m'avait paru plus grande que la danseuse dont l'image me poursuivait depuis son triomphe de la Fénice. Elle avait jeté dans mes sens une fièvre inusitée et, je dois l'avouer, un désir tenace de la revoir. Insensiblement le jeu calma l'agitation de mon sang ou plutôt en changea l'objet. Je jouais avec un bonheur persistant qui irritait le marquis milanais et le poussait à doubler son enjeu; je me sentais aiguillonné par la soif du gain, passion qui m'était inconnue et dont je me croyais incapable. L'or s'amoncelait près de moi, mais comme je commençais une partie nouvelle, un frémissement de robe me fit lever la tête, et je vis au-dessus de l'épaule de mon partenaire la Vénus de Paris Bordone; elle se tenait immobile, me regardant de ses yeux brillants à travers le masque; je me mis à la considérer et je ne jouai plus qu'avec distraction. À la cambrure souple de la taille, je me disais: C'est Négra; cependant les épaules, le cou et les bras étaient d'un blanc de lis et Négra était brune et cuivrée; elle me semblait aussi bien moins grande; il est vrai qu'en me penchant un peu, je découvris que mon apparition portait de hauts talons à ses mules. En examinant la chevelure, je m'aperçus que les boucles flottantes étaient les unes blondes et les autres noires. Je remarquai le même mélange dans les petits anneaux qui se jouaient sur la nuque. Quel art n'avait-il pas fallu pour amalgamer ainsi ces deux chevelures où s'égarait mon examen!
Ma curiosité redoublait par ce mystère même. J'avais perdu cette partie; une femme masquée vint frapper sur l'épaule du Milanais et lui parler à l'oreille; il lui répondit:
—Je vous suis.
Je pus donc me lever sans inconvenance; d'une main, je ramassai sur la table l'or qui m'appartenait, et de l'autre, je saisis le bras de ma Vénus. Je la sentis frémir et vibrer pour ainsi dire comme une corde de harpe; j'avais remis mon masque. En ce moment, l'orchestre d'une salle voisine fit entendre une valse précipitée qui devint bientôt frénétique sous l'élan des danseurs; j'enlaçai la femme tremblante qui s'abandonnait à moi, et je l'emportai dans le tourbillon.
—Qui es-tu? murmurai-je, dans le vol de notre course effarée.