—Hâtons-nous, repartis-je, pour le contre-miner de nous adresser à Albert de Lincel.

—Malheureusement il est malade, me dit René, il garde le coin du feu et ne pourra venir chez vous avant quelques jours.

—Et pourquoi n'irions-nous pas chez lui mon bon René?

—En effet, c'est ce qu'il y aurait de plus simple; il en sera touché, et nous l'aurons peut-être arraché, ne serait-ce qu'une heure, aux inquiétudes de son génie.

[V]

Le lendemain, dans l'après-midi, René vint me chercher en voiture pour me conduire chez Albert de Lincel; il habitait près de la place Vendôme le premier étage de la maison où il devait mourir. Nous traversâmes une petite antichambre lambrissée de panneaux en bois de chêne, sur lesquels se détachait un tableau de l'école vénitienne. C'était une Vénus, de grandeur naturelle, couchée nue dans les plis d'une draperie de pourpre. Cette figure, fort belle, était tellement en relief qu'elle vous frappait en passant comme une réalité.

Nous trouvâmes Albert dans un petit salon qui lui servait de cabinet de travail; des rayons en chêne couverts de livres s'étendaient sur toute la paroi du fond; deux portraits au crayon, celui de Mlle Rachel et celui de Mme Malibran, étaient placés parallèlement. De grands fauteuils, un piano, un bureau en palissandre, et une pendule couronnée d'un bronze d'après l'antique, complétaient l'ameublement. Albert se tenait à moitié étendu sur une causeuse en cuir violet; il se leva précipitamment, ou plutôt automatiquement, en nous voyant entrer comme si un ressort l'eût redressé. Je le considérai avec une tristesse visible qui m'empêcha d'abord de lui parler. Quel changement s'était fait en lui depuis le soir où je l'avais vu à l'Arsenal! Son corps amaigri avait peut-être plus de distinction encore, et la pâleur mortelle de sa tête en augmentait l'expression idéale; mais quels ravages, mon Dieu! les pommettes, luisantes et blêmes, étaient en saillie; les yeux caves brillaient d'un feu étrange; ses lèvres étaient presque blanches; son sourire contraint laissait voir des dents altérées. Oh! ce n'était plus le frais et gai sourire de la jeunesse où l'amour pétillé! l'amertume de l'âme semblait être remontée jusqu'à la bouche et l'avoir brûlée d'un corrosif. Son front seul était resté pur, harmonieux et sans rides; sa chevelure jeune et frisée l'ombrageait mollement. René l'avait averti la veille au soir de notre visite. Il s'était vêtu avec ce soin extrême qui était dans ses habitudes: une redingote noire d'un drap très-fin serrait sa taille cambrée.

Tandis que je l'examinais avec émotion, René lui expliquait ce que je désirais de lui.

—Oh! de tout mon cœur, dit-il, j'écrirai ce soir même à Frémont de passer chez moi.

Je le remerciai en ajoutant qu'il était bien indiscret à une inconnue de venir l'importuner.