Le lendemain j'allai chez lui pour lui demander une explication; on m'apprit qu'il était parti pour l'Angleterre où il devait rester trois mois.
Je n'avais pas le courage de chercher à m'étourdir par le travail, mais le bon René, qui était dès lors mon ami, vint me voir sitôt qu'il apprit mon retour et m'engagea à publier ce que j'avais écrit en Italie; je lui lus un drame, un petit roman et quelques poésies.
—Voilà de quoi faire la fortune de Frémont, me dit-il avec cette confraternité cordiale que je n'ai trouvée qu'en lui, et, le jour même, il alla monter la tête à mon éditeur sur les trésors que j'avais en portefeuille. Affriandé par les éloges que me prodiguait René, Frémont vint me faire des offres brillantes; je les acceptai bien vite, j'avais hâte de renvoyer à Antonia plus que je ne lui devais. L'argent que nous prête une femme m'a toujours semblé un outrage. Je ne lui écrivis point, j'attendais qu'elle commençât: enfin sa première lettre arriva, longue, étudiée, ainsi que je le sentis plus tard. C'étaient des phrases ingénieuses, éloquentes et travaillées comme dans les belles pages de ses romans.
Elle me peignait sa tristesse après mon départ, elle avait voulu revoir tous les lieux que nous avions vus ensemble; seule, enveloppée dans une mante noire et portant pour ainsi dire le deuil de notre amour; Tiberio avait vainement insisté pour l'accompagner durant ces promenades commémoratives, elle s'y était refusée, elle aurait craint de profaner mon souvenir par une sensation nouvelle, car elle devait bien me l'avouer, son attrait pour Tiberio persistait. Soumis comme un fils, tendre comme un jeune frère, il lui donnait des heures d'une sérénité et d'une quiétude d'autant plus chères qu'elles n'étaient jamais troublées par les exigences de l'amour et l'emportement de la passion. Ils en étaient encore à la pureté de la tendresse et à l'idéal du désir.
Je reçus vingt lettres écrites dans ce pathos élégant qui trahissait la plume exercée du romancier.
Enfin, sa dernière lettre déroulait la péripétie de son entraînement, de ce qu'elle appelait sa chute; elle s'était donnée à Tiberio mais elle était à moi aussi, car, dans ses bras, elle me voyait encore. J'étais le mort adoré qui toujours vivait et s'agitait en elle et qu'elle voulait retrouver dans l'éternité. Je me souviens que ces paroles cherchées, ambitieuses et mystiques pour exprimer le fait simple, naturel mais brutal et terrible de l'infidélité, me firent horreur. C'était comme un poignard enjolivé de fleurs, comme une strangulation faite avec un lacet d'or et de soie. Je lacérai cette lettre avec désespoir et je n'y répondis que ces mots: «Je vous sais gré de votre franchise, mais vous pouvez vous dire que vous avez tué ma jeunesse.»
Mes nouveaux ouvrages avaient paru; j'avais laissé faire à mon éditeur comme je laissais faire à l'imprévu pour tout ce qui me concernait. Le matin je me levai, sans désir, sans but, décidé à m'abandonner à toutes les sensations fugitives qui se présenteraient. Quand le cœur ne porte pas en lui sa ferme direction, amour, ambition, devoir ou religion; il n'est plus qu'une chose flottante.
Je passai les jours dans des flâneries bêtes ou dans des distractions folles et coûteuses. J'errais sur les boulevards avec des habits de dandy, je montais à cheval, je dînais dans les cafés les plus en renom, et chaque soir j'allais dans le monde.
Le succès de mes livres, joint au bruit qu'avait fait ma liaison avec Antonia, me rendirent, pendant quelque temps un des objets de la curiosité parisienne; les salons du grand monde et ceux de la littérature me recherchaient comme une étrangeté qu'on est flatté de montrer à ses invités. C'est à cette époque, chère marquise, que je vous rencontrai, un dimanche soir à l'Arsenal; je fus frappé par votre air de jeunesse et par l'expression franche de vos traits. Oh! pourquoi ne nous sommes-nous pas aimés alors! je pouvais encore être sauvé et redevenir un être énergique que vous auriez dirigé.
Vous ne fûtes pour moi que le mirage d'un instant. J'allais, durant ces jours troublés, à chaque lueur qui m'apparaissait; mais trop perdu dans un aveugle scepticisme pour chercher obstinément la vraie lumière et m'y retremper, je ne songeai pas à voir votre âme; je n'étais pas guéri de mon amour.