Dans de tels déchirements, il faudrait pouvoir fuir dans un désert et y cacher sa blessure; elle finirait, peut-être par se fermer. Mais le monde la heurte et la rouvre sans cesse. On rencontre des gens qui nous rappellent le temps heureux; des amis qui nous plaignent ou nous raillent en nous répétant: «Nous l'avions bien prévu!» des femmes coquettes qui nous provoquent du regard ou de la voix et nous parlent de notre amour trahi en se jouant; il n'est pas jusqu'aux choses inanimées qui ne soient poignantes et cruelles. Nous étions ensemble la dernière fois que j'ai regardé ce monument, traversé ce jardin, ou entendu cette musique! Pourquoi n'est-elle plus là celle qui doublait mes émotions?
Un soir où j'avais erré longtemps sur les quais, en sortant d'un bal à l'ambassade d'Espagne, me rappelant à la même place mes promenades nocturnes avec Antonia, je trouvai en rentrant chez moi une lettre de mon éditeur qui m'engageait à dîner pour le lendemain; il devait avoir, me disait-il, une piquante réunion de célébrités en tous genres parmi lesquelles je rencontrerais à coup sûr une curiosité inattendue.
Je fis peu d'attention à cette lettre, laissant à mon caprice du lendemain le soin d'accepter ou de refuser l'invitation.
À mon réveil j'eus la visite de René, qui venait ainsi quelquefois me surprendre le matin pour me dire des vers ou me demander de lui en lire.
—Dînez-vous ce soir avec moi chez Frémont? lui dis-je.
—Non, répliqua-t-il, et vous devriez ne pas y aller; il ne faut pas trop gâter ces impresario de notre esprit qui finissent par se croire nos collaborateurs.
—Je le lui permets pour ce qui me concerne, repartis-je en riant, et comme il me fait espérer pour ce soir quelque distraction j'accepte son dîner.
—Il vous prépare une surprise qui sera peut-être une douleur, reprit René, et voilà pourquoi je vous engage à refuser.
—Expliquez-vous, René.
—Eh bien, Antonia est de retour, et Frémont trouve plaisant de vous faire dîner ensemble.