—Elle est ici! depuis quand? L'avez-vous vue? où habite-t-elle?
—Elle habite la même maison où vous l'avez connue; elle est arrivée il y a trois jours avec Tiberio, et je les ai rencontrés hier dans le jardin des Tuileries.
Chaque parole de la réponse de René me faisait l'effet des pointes de fer d'une discipline.
Elle l'aimait donc bien pour l'amener ainsi en triomphateur, dans la ville où je vivais!
—Je n'irai pas chez Frémont, dis-je simplement à René; puis je m'efforçai de cacher mon agitation en lui récitant de fort belles strophes de Leopardi que je venais de lire.
Lorsque je fus seul, je m'abandonnai à la vérité de mon émotion: elle tenait de la rage et de la honte. L'idée de les revoir ensemble m'épouvantait; pour éviter même la possibilité et l'humiliation d'une rencontre, je résolus de m'enfermer chez moi et de travailler. Je mis dès le jour même ce projet à exécution, et le lendemain matin j'avais déjà écrit plusieurs pages d'un roman sur l'Italie, quand je vis paraître Frémont.
—Vous arrivez à propos, mon cher éditeur, lui dis-je; car je vous taille de la copie.
—J'en suis enchanté, répliqua-t-il, et je vous pardonne si c'est l'inspiration qui vous a empêché hier de venir dîner chez moi.
—Je n'aime pas certaine surprise, répondis-je sèchement, et je vous prierai à l'avenir de ne plus projeter de me donner en spectacle à nos amis.
—Ma plaisanterie était sans fiel; je vous croyais guéri, reprit le madré Frémont avec cette espèce de brusquerie cordiale et franche qu'affecte envers les auteurs ce paysan du Danube des libraires.