—Ce qui veut dire qu'elle y songe, mon cher Albert! Pour qui donc a-t-elle chassé Tiberio? Pour qui donc ferme-t-elle sa porte depuis huit jours au pianiste allemand, si ce n'est pour vous? Pour vous dont elle veut obtenir paix et pardon.
—Je crois reconnaître là une de ses phrases, repartis-je, vous a-t-elle fait part de ses sentiments?
—Eh! parbleu, à moi comme à tous nos amis; elle vous aime et ne veut plus aimer que vous.
—Je ne vous croyais pas si candide, mon cher Sainte-Rive, repris-je en affectant de sourire; vous savez bien que, si elle a renvoyé Tiberio, c'est qu'à ce dîner chez Frémont elle s'est trouvée humiliée d'un pareil amant, et vous n'ignorez pas que si elle ferme sa porte au pianiste Hess c'est que celui-ci lui préfère une marquise blonde.
—Vous êtes méchant et subtil, répliqua Sainte-Rive, et je vous trouve bien dupe, puisqu'une femme de l'esprit et du charme d'Antonia revient à vous de la repousser, avec des transes de saint Antoine devant le démon, car vous êtes tenté, mon cher, et, sans votre orgueil, vous lui crieriez: Accours!
—Obligez-moi de ne plus me parler d'elle, dis-je un peu sèchement et prenant mes gants et mon chapeau, je lui fis comprendre que je voulais sortir.
Cette nuit-là je me livrai à toutes les ivresses forcenées; je parvins à tuer son souvenir. La nuit suivante je recommençai, et ainsi de suite durant plusieurs jours; si bien que je devins une chair inerte; je ne travaillais plus et bientôt je me sentis pris de la fièvre et m'imaginai que mon mal de Venise allait revenir.
Frémont, à qui j'avais promis les dernières pages d'un livre, n'entendant plus parler de moi, arriva un matin, et me surprit dans ce bel état d'abrutissement dont il devina la cause.
—Vous n'êtes pas pardonnable, me dit-il, vous tuez votre génie pour échapper à l'obsession d'un souvenir; croyez-moi, mieux vaut tuer votre passion en la profanant.
—Que voulez-vous dire?