C'était une grande femme, svelte encore, au visage fier et aristocratique; son fils lui ressemblait beaucoup, mais avec quelque chose de plus intellectuel et de plus exquis dans les traits. Albert embrassa sa mère et ses joues se colorèrent de plaisir en la voyant. Il avait pour tous ses parents une affection très-vive. Au milieu de sa vie de chagrin et d'orages il avait gardé le culte de la famille; il parlait toujours de sa mère avec respect et émotion!—C'est une remarque de tous les siècles qu'il n'est que les êtres méchants ou médiocres qui n'aiment pas leurs mères. Ceux qui ont la flamme du cœur ou de l'esprit sentent qu'ils l'ont puisée dans le sein qui les a portés.
Albert me présenta sa mère et me nomma à elle. Nous échangeâmes quelques paroles du monde; puis, je me levai pour partir. Albert serra la main de René, et prenant la mienne qu'il baisa, il me dit: Au revoir!
[VI]
J'écrivis le soir même à Léonce ma visite à Albert de Lincel; il me répondit vite et avec une sorte d'ardeur curieuse: Il serait charmé, me disait-il, de connaître par moi un des êtres qui l'avait le plus intéressé dans sa vie. Il me demandait sur Albert tous les détails imaginables et m'engageait à le voir le plus souvent possible. Je fus ainsi disposée tout naturellement à accepter sans scrupule et sans inquiétude la sympathie d'Albert; je l'avais trouvé enjoué et cordial; j'aimais les allures simples de son génie qui ne s'était pas offert à moi avec cette pompe solennelle à laquelle tous les hommes célèbres se croient plus ou moins tenus dans une première entrevue.
Le lendemain de ma visite à Albert, il faisait un de ces jours d'hiver radieux si rares à Paris; le ciel était d'un bleu vif, les moineaux voletaient au soleil sur la cime dépouillée des arbres, et s'aventuraient parfois jusqu'à la balustrade de la haute fenêtre où j'étais accoudée. Je faisais comme les moineaux, je humais l'air vivifiant et tiède de ce jour d'Italie, et je regardais courir, dans les mêmes allées où nous sommes maintenant assises, mon fils qui jouait à la balle. Le portier, qui nous avait en affection, lui ouvrait chaque jour le jardin qui m'avait appartenu autrefois.
Je regardais mon enfant s'ébattre joyeux; il me saluait par de petits cris, et lorsque mes yeux se détournaient de lui, il m'obligeait en m'appelant à le regarder encore. J'avais devant moi les toitures et les clochers d'une partie du faubourg Saint-Germain; les bruits des voitures et les voix de la rue montaient jusqu'à ma fenêtre. Ce spectacle et ces rumeurs m'empêchèrent d'entendre le coup de sonnette qui retentit à ma porte; tout à coup, je sentis une main tirer à mon côté les plis de ma robe; c'était ma vieille servante qui me disait avec sa grosse mine toujours réjouie:
—Madame, voilà un monsieur!
Je tournai la tête et je me trouvai en face d'Albert de Lincel.
Il était plus pâle que la veille et si essoufflé qu'il semblait défaillir; je lui pris la main et je l'obligeai à s'asseoir; il tomba comme anéanti sur un fauteuil.
—Vous voyez, me dit-il, que je n'ai pas tardé à vous rendre votre visite.