Les hôtes qu'attendait Albert Nattier n'étaient pas encore venus quand nous arrivâmes; je lui proposai de monter à cheval et de nous aventurer dans la forêt.

—J'en serai charmé, répliqua-t-il un peu surpris de ma fermeté nouvelle.

Nous passâmes par un carrefour peu touffu; mais bientôt, soit instinct, soit volonté, je dirigeai notre excursion du côté le plus noir de la forêt qui m'attirait toujours avec elle. Quoique le jour fût superbe, la lumière pénétrait à peine à travers les rameaux des vieux arbres. C'étaient autour de nous une solitude et un silence absolus qui tempéraient la chaleur de l'atmosphère: où le mouvement et le bruit ne se produisent pas, on sent le repos descendre. Nos chevaux avançaient lentement, et bientôt nous fûmes forcés d'aller à pieds pour nous enfoncer dans les taillis enchevêtrés et dans les anfractuosités des grands rocs. Je marchais sans fatigue et sans tristesse; mais Albert Nattier, qui redoutait pour moi l'évocation d'un fantôme, jugea prudent d'en détourner mon esprit en me racontant les plus folles aventures de sa vie. Je l'écoutais en souriant, et de temps en temps je lui ripostais par un mot vif et gai qui lui donnait le change sur ce qui se passait dans mon cœur. À mesure que nous avancions et que je reconnaissais la source, la clairière et l'énorme roche tapissée de mousse noire, quelque chose de doux et de tendre s'emparait de moi; je n'éprouvais aucun des déchirements dont j'avais eu peur: c'était une résurrection bienfaisante et tranquille des belles scènes de l'amour et de la jeunesse. Cet apaisement qui se faisait pour ainsi dire à mon insu me pénétrait de sérénité et amenait le sourire sur mes lèvres. Cette sensation toute intérieure ne m'inspirait pas un mot qui la trahit; je continuai à répondre gaiement aux plaisanteries d'Albert Nattier.

Lorsque nous parvînmes au sommet du roc, à l'endroit même où j'avais soulevé Antonia et l'avais étreinte sur mon cœur pour l'emporter dans l'éternité, j'eus sur le visage un rayonnement plus vif; involontairement je tendis les bras à l'ombre du passé comme à un ami inespéré qui me revenait.

En retournant à la maison ce fut la même gaieté apparente et le même travail secret de mon cœur. Je croyais souffrir et j'avais été heureux.

Deux ans plus tard j'écrivis sur ce souvenir les stances dont on a tant parlé et que vous préférez, m'avez-vous dit souvent dans votre partiale amitié, au Lac de Lamartine.

Ce que cette femme a fait de moi vous le savez maintenant, ce que je suis resté après tant de chagrins et d'essais infructueux de déplorables consolations, vous le voyez, chère marquise, l'être est dévasté mais le cœur vibre encore comme dans un monument en ruine un écho tressaille et répand la vie. Depuis que je vous ai rencontrée, chère Stéphanie, les pulsations de ma jeunesse se sont réveillées; je sens de nouveau le bien, le beau, l'amour! Laissez-moi renaître, laissez-moi vous aimer! et en parlant ainsi, Albert éperdu et épuisé par l'émotion de son long récit appuya sa tête sur mes genoux et couvrit mes mains de caresses convulsives. Je ne le repoussai pas; j'étais trop véritablement attendrie pour m'effaroucher; je ne sais quoi de chaste et de rayonnant planait sur le grand poëte. Je sentais en lui un frère à consoler, et mes larmes involontaires tombaient sur ses mains et répondaient à ses caresses.

—Oh! vous voyez bien que je vous aime, murmura-t-il, et que vous pourrez faire de moi un autre homme.

—Ce que vous aimez, Albert, lui dis-je, c'est l'amour! c'est votre souvenir! c'est elle! c'est Antonia! car lorsqu'on a aimé de la sorte on n'aime qu'une fois.

—Non, non, reprit-il d'une voix impérieuse, écoutez-moi bien. J'ai encore deux choses à vous dire, deux choses que j'oubliais et qui vous convaincront.