Je n'avais jamais revu Antonia depuis tant d'années, le hasard bienfaisant m'avait servi; jamais il ne la fit trouver sur mes pas. Je l'apercevais toujours à travers mes souvenirs, jeune, irrésistible dans son impassibilité terrible et dans la puissance formidable qu'elle avait exercée sur moi. Mais il y a de cela un an, un soir au foyer des acteurs du Théâtre-Français, j'avais la tête levée pour mieux voir un portrait de Mlle Clairon; j'entendis venir à moi et m'appeler par mon nom; j'abaissai mon regard, et je vis une femme d'une tournure et d'une mise vulgaires, à l'éclat des yeux seuls, je reconnus Antonia. Son teint s'était altéré, ses joues et tous ses traits avaient l'affaissement de la vieillesse; elle fumait une cigarette qui finissait en ce moment; elle en tenait une autre au bout de ses doigts; comme je fumais aussi elle me dit en riant:
—Albert donne-moi du feu.
Je m'inclinai sans répondre et lui tendis mon cigare; puis je sortis du foyer.
Mon cœur seul avait tressailli, d'étonnement peut-être; mes sens étaient restés froids, répulsifs mêmes; ce n'était pas Antonia que j'avais revue, pas même son ombre, c'était sa caricature! Si son désir ranimé l'avait poussée vers moi, mes bras ne se seraient pas ouverts; si elle m'avait crié: «Je t'aime toujours!» je lui aurais répondu avec certitude: «Je suis guéri!»
Oh! qu'il n'en aurait pas été ainsi si nous avions traversé la vie en nous aimant, vieilli ensemble, partagé nos labeurs, nos joies et nos peines; alors la vieillesse et la décrépitude se produisent insensiblement; les beaux souvenirs de l'heureuse jeunesse les dérobent et l'éclat des sentiments inaltérés les effacent! Mais quand on est devenu ennemis par l'amour, quand la séparation violente a produit l'antagonisme, l'œil de la matière est implacable, il procède froidement dans sa dissection comme le scalpel sur le cadavre.
Vous voyez donc bien que je ne l'aime plus; le charme et l'attrait sont détruits; j'en parle comme d'une chose morte; si je me suis complu dans les détails de ce récit, si j'ai tenté de vous faire pénétrer les mystères infinis d'une psychologie désespérée, c'est pour vous et non pour elle; pour vous dont je veux être aimé, pour vous à qui je viens de révéler comme à Dieu même toutes les contradictions de mon cœur: misères et grandeurs, tendresse et haine!
D'autres ont su par moi cette désolante histoire, mais ils n'en ont aperçu que le squelette; pour vous seule je l'ai ranimée; vous avez revu le drame en action, suivi ses événements, compris ses douleurs, compté ses sanglots; à vous seule enfin j'ai montré la vérité entière de ma vie; quelle plus grande preuve d'amour pouvais-je vous donner? Quelle communion plus intime pouvait unir nos deux âmes?
Voilà ce qu'il me restait à vous dire et maintenant je suis soulagé.
Après avoir prononcé ces derniers mots sa tête retomba comme accablée par la fatigue et je sentis ses lèvres muettes boire mes pleurs qui coulaient toujours sur ses mains croisées.
Je fus prise pour lui d'une immense pitié; oubliant mes craintes des autres jours qui m'auraient semblé puériles devant sa douleur, je voulus le garder jusqu'au soir. J'en fis mon hôte pour l'apaiser.