Ayant entendu rentrer mon fils avec Marguerite, je dis à Albert:
—Contenons nos larmes, elles effrayeraient cet enfant.
Il m'obéit, se détacha de mes genoux où ses mains s'appuyaient encore, et prenant mon fils dans ses bras, il se mit à le caresser. Nous restâmes ainsi jusqu'à minuit, comme en famille, et même lorsque l'enfant ne fut plus là, Albert ne prononça pas un mot qui eût pu me troubler et m'éveiller de mon songe fraternel. Mais avant de partir il me pressa vivement sur son cœur en me disant:
—À demain, chère Stéphanie; maintenant que nous nous aimons, la vie sera belle!
Ces derniers mots me rappelèrent à moi-même, à l'aveu complet que je lui devais aussi et durant mon sommeil agité par le choc de tant d'émotions, je crus entendre la voix de Léonce qui me criait: «Vas-tu donc l'aimer?»
[8]Dans presque tous les romans écrits à cette époque l'amour des héroïnes se dénouait dans un cloître.
[XXI]
Je ne m'endormis qu'au jour, et à l'heure habituelle du lever de mon fils, je fus éveillée de mon court et pénible sommeil par Marguerite qui entra dans ma chambre. Je secouai mon malaise et je me mis aussitôt à écrire à Léonce, ne voulant pas attendre le soir pour lui faire le récit de la confidence d'Albert. C'est ainsi que du vivant même du grand poëte, cédant à l'entraînement d'un amour aveugle, j'avais déposé le secret de cette douloureuse histoire dans un autre cœur. Mais ce cœur ne contient plus désormais que des cendres sèches, plus froides que la poussière des cercueils; je ne l'appellerai donc pas en témoignage de la vérité. Pour tous ceux qui ont vécu de la double vie du cœur et de l'esprit, cette vérité palpite assez dans l'ensemble et dans les détails de ce que je viens de dire.
Si ce récit était une fiction destinée à devenir un livre, peut-être serait-il dans les règles de ce qu'on appelle l'art de n'y rien ajouter; mais, selon moi, l'intérêt vivant l'emporte sur l'intérêt imaginaire, et l'attrait imprévu d'une action réelle sur l'effet combiné d'une composition habile; puis rien n'est petit de ce qui touche un être vraiment grand; rien n'est indifférent de ce que renferme une existence qui fut chère; je vous dirai donc les dernières émotions d'Albert, mêlées aux événements de ma propre vie.
J'avais écrit sans contrainte et sans embarras à Léonce, car certain comme il l'était d'avoir tout mon amour, ce que je lui disais de l'entraînement qu'Albert ressentait pour moi pouvait bien lui causer quelque trouble, jamais d'effroi ni de douleur.