J'attendais avec calme sa réponse, tandis que j'étais émue et partant préoccupée de ce que je pourrais dire à Albert. Comment l'arracher à son exaltation de la veille par l'aveu explicite de mon amour pour Léonce! Cet amour, il avait refusé d'y croire, comment insister sur sa réalité et faire pénétrer dans ce cœur blessé et aimant la cruauté de la conviction: le repousser comme amant, c'était le perdre comme ami, c'était renoncer à jamais à cette fraternité de cœur, à cette camaraderie de l'esprit qui m'étaient si douces; je savais bien qu'il ne voudrait pas de mon amitié. Du jour où l'amour nous frappe les autres sentiments disparaissent pour ainsi dire consumés; c'est l'étincelle qui détermine l'incendie; et pourtant je sentais qu'il serait lâche à moi d'hésiter. Me taire, c'était tromper Albert, c'était tromper Léonce; laisser l'espérance à l'un, c'était enlever à l'autre la sécurité.
J'étais en proie à cette inextricable anxiété lorsqu'un coup de sonnette retentit: ce ne pouvait être qu'Albert. Je me sentis défaillir; mais j'éprouvai un allégement subit en apercevant son domestique; il m'apprit que son maître était souffrant et ne pourrait venir chez moi ni dans la journée ni le soir.
—Il est donc sérieusement malade, lui dis-je, qu'il ne m'a pas écrit? S'il en est ainsi, je vais aller le voir!
Le domestique m'en dissuada en m'apprenant que durant ces crises nerveuses, qu'il ressentait une ou deux fois par mois, son maître désirait rester dans une solitude absolue;—il se tient immobile et sans parler, ajouta-t-il, il prend ce qu'il appelle: son bain de silence et de repos, et au bout de vingt-quatre heures il est guéri.
—Dites-lui toujours que s'il désire me voir, j'accourrai, répétai-je au domestique comme il s'éloignait.
À peine fus-je seule que je compris que mes paroles rapportées à Albert le feraient croire à mon amour.
Je passai le reste du jour dans une indicible agitation; je ne savais à quel dessein m'arrêter et quelle forme donner à mon aveu! Écrire à Albert ma passion pour Léonce, c'était lui adresser une sorte de congé en le frappant froidement; car la parole écrite a toujours quelque chose de dur et d'irrémissible, tandis que celle qui s'échappe de la voix, quelle qu'en soit la douloureuse signification, s'émeut de l'émotion même de celui qui l'écoute; je me décidai donc à attendre la visite d'Albert et à m'abandonner à l'imprévu.
Le lendemain, dans la matinée, je reçus la réponse de Léonce.
—Jamais roman, me disait-il, ne l'avait intéressé comme l'histoire des amours d'Antonia et d'Albert; cet homme avait mis dans sa passion une grandeur, une intensité et une durée qui en faisait une chose vraiment belle; mais il était douteux qu'après tant de douleurs et d'essais réitérés de consolations délétères, puisées dans la débauche, il pût aimer encore comme il avait aimé. Ce second amour qu'il m'offrait ne serait qu'une pâle et grimaçante contrefaçon du premier; je méritais mieux que ces restes d'un cœur flétri et d'un génie qui sommeillait; Albert était célèbre et lui était obscur, mais lui du moins me donnait son âme entière où aucune image n'obscurcissait la mienne. Je serais toujours pour lui la femme unique, l'inspiration de sa solitude, la chaîne aimée de sa jeunesse, la douce lumière qui planerait sur son déclin; semblable à cette première femme de Mahomet qui fit la destinée du prophète et qu'il aima jusqu'aux derniers jours, vieille et blanchie, la préférant aux jeunes et fraîches épouses qui n'eurent jamais son cœur.
Il était trop fier, poursuivait-il, pour rien ajouter, mais il attendait la décision de mon amour avec une impatience qui troublait son travail et sa solitude; il me suppliait en finissant de continuer à lui parler d'Albert sans restriction; c'était, me disait-il, pour son esprit une étude vivante dont rien n'égalait l'intérêt, et, en satisfaisant sa curiosité, je lui donnais une véritable preuve d'amour!