Je froissai convulsivement cette lettre où je ne trouvais pas un cri parti du cœur. Oh! mon Dieu, pensais-je, comment n'est-il pas venu? comment n'a-t-il pas eu cet élan de l'amour? comment peut-il me laisser seule dans l'état de détresse où se trouve mon âme? La dernière phrase de sa lettre me fit l'effet d'un scalpel qui aurait pénétré dans une chair vive; il voulait tout savoir sur ce qui concernait Albert; ce noble génie était devenu un objet d'analyse pour cet esprit solitaire et froid. Non! non! pensais-je, je ne continuerai plus cette dissection d'un grand cœur blessé; cela ressemblerait à une trahison; je m'arrêterai; dès le premier jour j'aurais dû refuser de lui donner Albert en spectacle! et cependant pouvais-je agir autrement? lui cacher quelque chose de ma vie, c'était ne l'aimer qu'à demi et partant ne pas l'aimer, car suivant la profonde parole de l'Imitation: Qui n'a pas un amour sans limites, n'aime point.
Lui, l'avait-il bien pour moi cet amour? hélas! je ne le voyais pas dans cette lettre. Mais d'autres lettres avaient été plus tendres, elles avaient épanoui mon cœur et l'avaient satisfait; ce n'était pas un rêve, j'étais aimée! J'en avais eu la conviction dans ses bras et j'en retrouvais la certitude dans ses lettres. Un désir violent et soudain de les relire s'empara de moi. J'en tirai plusieurs au hasard d'une cassette où je les renfermais; et à mesure que les expressions de cette tendresse calme, mais toujours égale, me pénétraient, je sentais revenir en moi la sérénité; il m'aime! répétais-je avec de douces larmes, et dans cette confiance je puisais la force de tout dire à Albert; j'étais prête à confesser mon amour comme les premiers chrétiens confessaient leur foi.
En ce moment j'entendis la voix d'Albert. Marguerite l'avait rencontré dans l'escalier et allait l'introduire dans mon cabinet. Mon premier mouvement fut de cacher les lettres de Léonce; tout à coup il me vint une autre idée et je laissai les lettres éparses sur ma table.
Albert entra; il était un peu pâle, mais sa mise très-recherchée lui donnait une apparence de santé.
—Vous vouliez donc venir chez moi, me dit-il en m'embrassant; cette bonne pensée que vous m'avez envoyée m'a guéri et c'est moi qui viens vous voir et vous remercier.—Mais, chère, êtes-vous malade? ajouta-t-il en me regardant, vous voilà blanche et glacée comme un beau marbre. Vous avez encore des larmes dans les yeux, pourquoi pleurez-vous? je veux le savoir!
—Eh bien! oui, m'écriais-je, vous saurez tout. Albert, écoutez-moi sans colère et ne me retirez pas votre amitié; plusieurs fois déjà j'ai voulu parler et vous n'avez pas voulu m'entendre; Albert je ne puis tous aimer d'amour, car j'en aime un autre qui m'aime et dont rien ne saurait me séparer!
Il chancela et devint tellement livide que j'eus peur du mal que j'avais lait.
—Oh! murmura-t-il lentement: vous ne valez pas mieux qu'elle, vous aussi en retour de mon amour vous me faites souffrir!
—Est-ce ma faute, lui dis-je en pressant ses mains dans les miennes, si avant de vous connaître mon cœur s'était donné? Allez-vous donc m'en vouloir de la vérité, comme vous en avez voulu à Antonia de son mensonge? fallait-il vous tromper?...
—Oui, plutôt que de m'arracher à ce rêve qui allait me faire revivre! Adieu donc, ajouta-t-il, je n'en veux pas savoir davantage.