—Mes paroles vous le feraient mal connaître, lui dis-je; j'ai toutes les préventions et tout l'aveuglement de l'amour; mais lisez ces lettres, et soyez pour moi un cœur juste qui reçoit la confidence d'un ami.

Il se maîtrisa et prit au hasard une lettre, déterminé sans doute aussi par un peu de curiosité.

Je l'observais douloureusement pendant qu'il lisait; la tête tendue vers lui, je cherchais à pénétrer dans ses yeux, dans le sourire ou la contraction de ses lèvres et dans les plis fugitifs de son front, les impressions successives qu'il éprouvait. Il lut une vingtaine de lettres sans s'interrompre, et sans me parler; mais je voyais sur son visage comme dans un miroir tous les mouvements de son âme: c'était tour à tour l'impatience que lui causait une familiarité trop vive; le dédain du génie pour des dissertations fastidieuses sur l'art et sur la gloire mêlées intempestivement à l'amour; une pitié moqueuse pour la monstrueuse personnalité de Léonce s'accroissant sans cesse dans la solitude comme les pyramides du désert grossissent toujours sous les couches de sable stérile qui les recouvrent et les étreignent. C'était parfois quelque chose d'amer et de méprisant, trahi par l'ironie acérée du regard qui semblait flageller comme avec une lanière certains vices de race que révélaient les lettres de Léonce. Il avait tout lu et pas une fois je n'avais surpris un signe d'attendrissement involontaire sur la vérité de cet amour qui prenait ma vie.

—Eh! bien, lui dis-je, éperdue et l'interrogeant, voyant qu'il ne me parlait pas!

—Chère Stéphanie, répliqua-t-il, en me considérant avec tristesse, vous êtes aimée par le cerveau de cet homme et non par son cœur.

—Ne me dites pas du mal de lui, m'écriai-je, vous seriez suspect.

—N'allez-vous pas me soupçonner d'être jaloux de ce Léonce, reprit-il en levant la tête avec fierté! Non, je suis rassuré, car je vaux mieux que lui, mieux que lui par la sincérité de mes émotions; il y a dans mon vieux cœur flétri plus de chaleur et plus d'élan que dans ce cœur froid et inerte de trente ans! Je suis rassuré, vous dis-je, et je ne suis plus jaloux parce que j'ai la certitude que vous m'aimerez un jour et que vous ne l'aimerez plus! il y a entre vous deux trop de dissemblances; trop de sentiments qui se heurtent et se froissent en voulant se confondre, pour que vous ne soyez pas tôt ou tard ennemis; et alors, vivant ou mort, vous m'aimerez! mort! ce sera un bonheur à me faire tressaillir dans ma bière de vous sentir toute à moi!

—Albert, lui dis-je en le suppliant, vous avez une part de mon cœur, mais soyez clément, ne tuez pas mon pauvre amour qui depuis dix ans me fait vivre; depuis dix ans bien d'autres que vous se sont brisés contre sa force et ont reculé devant sa fermeté; c'est un roc inaccessible sur lequel je ne permets pas qu'on piétine. Vous pouvez me tourmenter par vos doutes et m'affliger par vos présages, mais je sens en moi la volonté d'aimer toujours et la certitude d'être aimée. Cet amour que vous ne trouvez pas dans ces lettres, il y frémit, il y brûle pour moi à chaque ligne; vous avez l'œil froid de la défiance, et la défiance rend athée. Moi je me confie, je crois et je sens le dieu caché!

En parlant ainsi, je saisis dans mes mains les lettres ouvertes comme pour les prendre en témoignage.

—Si je les commente devant vous, reprit Albert, vous direz que je suis cruel; l'heure n'est pas venue de vous faire entendre la vérité.