—Je ne redoute rien, répondis-je, car rien n'entamera mon amour.
—Eh bien! soit, vous m'entendrez; la lutte est ouverte entre cet homme et moi, et je ne saurais être déloyal en le combattant avec les armes qu'il me fournit; il ne m'est pas seulement odieux parce que je vous aime, mais parce que je le sens aussi l'antagoniste de mon esprit et de tous mes instincts; voyez, ajouta-t-il en s'emparant d'une lettre et en la parcourant; ceci, c'est l'apologie de la solitude que vous fait durant quatre pages ce jeune homme si brûlant d'amour: vous êtes sa vie, dit-il, et il se sépare volontairement de vous pour se retrancher dans un labeur acharné; il supprime les affections de son cœur dans l'espoir d'être inspiré; c'est absolument comme si l'on supprimait l'huile d'une lampe pour qu'elle brûlât mieux. Rappelez-vous la vie de tous les grands hommes: ils n'ont conquis leur génie qu'à force d'amour! Que veulent donc ces petits Origènes de l'art pour l'art qui s'imaginent qu'en se mutilant ils deviendront féconds!
Ici je trouve, continua-t-il en prenant une autre lettre, qu'il prétend nous surpasser tous par la correction du style! Naïf orgueil! comme si écrire était un travail de symétrie, de marqueterie et de polissure: Si l'idée ne fait pas palpiter le mot, que m'importe! Si les plis réguliers de la draperie frissonnent sur un mannequin, serai-je ému? et Albert se prit à rire de ce rire moqueur qu'une fraîche jeune fille jette à la beauté factice d'une coquette fardée.
Il poursuivit:
—Cet homme travaille depuis quatre ans à un long roman dont il vous parle sans trêve; chaque jour il y ajoute une page péniblement élaborée, et là où les inspirés ressentent la puissance des voluptés de l'esprit, il vous avoue qu'il n'éprouve, lui, que les affres de l'art? C'est le pédagogue qui, à l'heure de la création, se sent engourdi comme un bloc, tandis que le premier écolier venu lui en remontrerait à la manière de Chérubin! Je connais un autre pédant du genre de votre Léonce, qui s'est cloîtré pendant deux ans pour imiter un de mes poëmes, le plus vif d'allure et le moins didactique; il y a de nos jours des procédés lents, certains, mathématiques, pour ces calques de la littérature romantique, comme il y en avait autrefois pour contrefaire la littérature classique; c'est ainsi par exemple que Campistron singeait Racine. Un sculpteur de mes amis, qui fait plus de bons mots que de bonnes statues, a appelé plaisamment mon patient imitateur un pion romantique. Soyez certaine que le livre de votre amant, dont il est en mal d'enfant depuis quarante-huit mois, sera une lourde et flagrante compilation de Balzac!
—Se donne-t-on le génie? m'écriai-je, n'est pas qui veut un esprit créateur! mais c'est un effort de l'intelligence qui a sa grandeur que de poursuivre incessamment le beau et de s'en approcher. Vous ne pouvez nier qu'à défaut de génie cette volonté puissante ne soit en lui? ce n'est pas sa faute s'il n'est pas plus grand!
—Eh! qui songerait à l'humilier, répliqua Albert, s'il n'étalait pas lui-même un monstrueux orgueil. Dans les lettres que vous me faites lire, il plane toujours comme un condor, qui, dans sa lourdeur, s'imagine être supérieur à l'aigle! Avec quelle superbe il juge tous les contemporains! Il veut bien faire une exception en faveur de Chateaubriand, de Victor et de moi; ce qui m'importe peu, chère marquise; mais quel dédain ne prodigue-t-il pas à de grands écrivains qu'il n'égalera jamais; à Sainte-Rive, par exemple; de quel ton il méprise sans le comprendre son beau roman psychologique sur l'amour, un des livres les plus forts de l'époque; ce qui n'empêchera probablement pas ce farouche orgueilleux, s'il publie un jour son œuvre, d'aller mendier à Sainte-Rive quelques mots d'éloge.
En parlant ainsi, Albert froissait la lettre où Léonce se moquait du fameux critique.
—Mais ceci n'implique en rien son cœur et importe peu à mon amour, lui dis-je, en protestant toujours.
—Vous avez donc la prétention de dédoubler un être? reprit Albert d'un accent railleur; non, non, la nature est plus logique que votre amour: tout se coordonne et se complète dans une organisation; le cœur de votre Léonce est le corollaire évident et palpable de son cerveau, ce cœur est un organe indéfiniment dilaté, mais insensible, une gibbosité vide où tout entre et d'où rien ne sort, comme dans la bosse d'Arlequin, ajouta-t-il en riant plus fort.