Tandis qu'Albert parlait, j'éprouvais un genre d'angoisse qu'une femme, qu'une mère peut seule comprendre. C'était quelque chose d'analogue aux transes de l'avortement quand ce poids mort, qu'hier encore nous sentions tressaillir, se détache de nos entrailles vivantes; tous les instincts maternels se révoltent, on voudrait garder et porter toujours le cher et déchirant fardeau, mais c'en est fait, il nous échappe en nous torturant.

Ainsi, sous la parole acérée d'Albert, il me semblait sentir se dissoudre et tomber mon amour.

J'étais plongée dans un morne silence; Albert me regarda, et voyant que mes pleurs inondaient mon visage, il me dit:

—Qu'ai-je fait? oh! si vous pouviez m'aimer je vous consolerais, mais n'étant pas aimé je viens d'être pour vous, je le sens, un instrument de torture!

Il couvrit sa tête de ses mains et nous restâmes quelques instants sans parler.

Je pleurais toujours, regardant avec égarement ces lettres profanées d'où Albert venait de tirer des présages de malheur.

Il se leva tout à coup et me dit en prenant ma main:

—Ne prolongeons pas ce supplice! Adieu donc, puisque vous ne pouvez m'aimer! Ce matin je voulais réédifier ma vie; vous venez d'y porter de nouveau la sape et la hache; et maintenant vogue la galère démantelée! nous ne pouvons plus rien l'un pour l'autre.

Il allait sortir.

—Oh! non, lui dis-je en joignant les mains comme en prière, je vous en conjure, restons amis. Ne m'en voulez pas de l'aimer, il a été le seul grand amour de ma vie comme fut pour vous Antonia. Ne me punissez pas d'avoir été sincère; ne m'abandonnez pas dans mon chagrin, ne me laissez pas seule avec le doute affreux que je ne suis pas aimée!