—Puisque ce n'est point par moi que vous voulez l'être, répliqua-t-il, que me demandez-vous? Nous voir pour nous faire souffrir à chaque heure serait insensé et funèbre; quittons-nous sur un songe qui fut beau, je ne vous verrai plus, mais je garderai votre souvenir tant que mon cœur battra.
—Non, non, m'écriai-je, je ne veux pas vous perdre; promettez-moi que vous reviendrez.
—Je ne reviendrai qu'à votre appel, car je vais retomber dans une fange où les étoiles ne se reflètent pas.
Il sortit, et en entendant ma porte retomber sur lui avec un bruit sec, il me sembla qu'une barrière infranchissable nous séparait désormais.
[XXII]
Je n'écrivis pas à Léonce pendant plusieurs jours, il s'en étonna et s'en émut; mes lettres étaient une des plus vives distractions de sa solitude: elles lui étaient devenues indispensables; moins pour l'amour qu'elles contenaient, je l'ai bien compris plus tard, que pour le courant parisien qu'elles portaient jusqu'à lui. J'étais la gazette quotidienne qui lui apprenait les nouvelles littéraires et celles du monde. Depuis que je connaissais Albert, ces lettres de chaque jour l'intéressaient plus encore; mon silence subit le troubla; il sortit de sa quiétude. Il me suppliait, avec des paroles qui me parurent vraiment tendres, de finir ce tourment qui l'empêchait de travailler et de vivre; si je souffrais, si quelque événement agitait ma vie, je n'avais qu'à le lui dire, avant trois jours il serait près de moi.
Eh! pourquoi donc n'accourt-il pas? pensais-je, était-ce toujours à moi de le désirer, de l'appeler et de l'attendre?
Pourtant dans la disposition d'esprit où j'étais, le voir m'eût été douloureux; il fallait avant qu'un peu de calme et de confiance se fussent refaits dans mon cœur. Ses lettres y contribuèrent; elles devenaient de plus en plus douces; on eût dit que devinant l'orage qui grondait en moi, il voulait l'apaiser par des mots suaves. Je lui répondis sans amertume, mais sans lui parler de notre prochaine réunion, que j'avais si passionnément désirée. Pour la première fois, je lui fis presque un mensonge. Je motivai mon silence sur un travail impérieux que j'avais dû finir, et je suspendis ses questions au sujet d'Albert, en lui disant que je ne le voyais plus et le croyais absent.
En effet, Albert n'avait pas reparu. Les jours s'écoulaient; je l'espérais chaque matin, et chaque soir je me disais: C'est donc fini, il ne reviendra plus. Dans mon inquiétude, j'avais plusieurs fois envoyé Marguerite demander de ses nouvelles; son portier avait toujours répondu qu'on ne pouvait le voir, il passait les nuits dehors et les jours il s'enfermait pour dormir. Son absence remplissait mon cœur d'une préoccupation très-vive. J'entendais autour de moi comme l'écho de ce qu'il m'avait dit de charmant et de passionné, et je vivais pour ainsi dire dans cette vibration de son esprit et de son amour. Il manquait à ma solitude, il manquait aussi à mon fils, qui s'était pris à l'aimer de plus en plus, et qui me répétait sans cesse:
—Pourquoi donc Albert ne revient-il pas?