Il faisait un mois de juillet pluvieux et sombre aussi triste que novembre. Je passais les heures à regarder, frissonnante, la pluie qui ruisselait à travers les vitres et tombait avec un bruit monotone sur les feuilles des arbres; les agitations fougueuses ressenties durant les beaux jours s'étaient apaisées; je n'étais plus atteinte par les effluves périlleuses d'une atmosphère en feu qui, en passant dans l'air que nous respirons, nous pénètrent et nous brûlent. Je subissais comme l'anticipation d'une vieillesse soudaine, où le calme se fait dans le sang et dans le cœur, et n'y laisse plus qu'une sympathie placide pour ceux qui furent orageusement aimés. J'éprouvais une mélancolie heureuse, dégagée d'indignation contre Léonce et sans effroi de l'amour d'Albert. Je pensais à cette heure où la mort nous emporterait tous les trois dans la cité mystérieuse qui confond les âmes; je me disais: Malheur à ceux qui s'étant aimés dans la vie, ne pourront s'aimer dans la mort. Alors il me venait des idées si clémentes, que j'aurais voulu donner un baiser de paix, un baiser de l'âme, à tous ceux qui me furent chers ici-bas. Comme j'étais plongée, un matin, dans une de ces rêveries bienfaisantes et que je regardais la pluie qui tombait toujours, mon fils vint me tirer par ma robe en me disant:
—Maman, allons voir Albert; il m'est apparu cette nuit en rêve; il était tout pâle étendu sur son lit; il m'a tendu les bras en m'appelant par mon nom.
—Nous irons, mon enfant, répondis-je, mais je voudrais bien que le soleil se montrât dans le ciel.
—Non, reprit l'enfant, car alors il serait à la promenade, et par ce mauvais temps nous le trouveront chez lui.
Nous partîmes vers deux heures; la pluie avait cessé, mais de gros nuages couraient encore dans le ciel gris.
—Hâtons-nous, me disait l'enfant, nous ferons une niche à l'orage et nous arriverons avant qu'il n'éclate et nous mouille.
Nous traversâmes d'un pas rapide la place de la Concorde et le jardin des Tuileries. Quand nous fûmes dans la rue Castiglione, nous vîmes sous les arcades un commissionnaire chargé d'une hotte pleine de fleurs.
—Ce serait gentil, me dit mon fils, de donner à Albert un joli pot de camélias comme ceux que porte cet homme; s'il est malade, cela lui fera plaisir à regarder.
—Je veux bien, répliquai-je; c'est justement jour de marché aux fleurs à la Madeleine; as-tu le courage d'aller jusque-là?
—Oh! j'irais bien plus loin pour donner une joie à Albert, repartit-il.