Je trouvai la pauvre Marguerite éperdue d'effroi; que m'était-il donc arrivé? s'écria-t-elle; Albert, dans une agitation qui faisait peur, était venu me demander il n'y avait que quelques minutes; ne m'ayant pas trouvée, il était reparti sans vouloir entendre aucune question.—Elle est morte! elle est morte, répétait-il; je vais la chercher encore.
Je rassurai Marguerite et lui donnai l'ordre inexorable de ne pas laisser arriver Albert jusqu'à moi; s'il revenait elle lui dirait que je dormais et que j'avais défendu qu'il entrât. Je courus alors m'enfermer dans ma chambre et je me jetai à genoux devant le petit lit de mon fils; je demandai pardon à Dieu d'avoir oublié un instant ce cher et unique trésor, et je jurai qu'il serait désormais l'influence qui dominerait ma vie.
Je le contemplai avec un amour profond: sa tête expressive était renversée dans les flots de ses cheveux bouclés; il dormait si bien, que je craignis de le réveiller en l'embrassant, mais mes regards étaient autant de caresses passionnées. Je restai là, absorbée et pleurant, à l'idée que j'aurais pu ne pas le revoir; enfin, je me levai après avoir posé mes lèvres sur le bout de ses deux petits pieds nus qui se jouaient entre son drap et sa couverture.
J'allais me mettre au lit lorsque j'entendis la voix d'Albert qui insistait pour me parler; mais tout à coup il parut céder à Marguerite et je n'entendis plus que ses pas qui s'éloignaient.
Marguerite me dit le lendemain qu'il lui avait fait pitié; il était pâle comme un trépassé, il pleurait et avait voulu lui donner tout l'argent qu'il avait sur lui pour obtenir de me voir.
N'ayant pu m'endormir, j'écrivis à Léonce pendant la nuit; je ne lui cachai rien de cette effrayante aventure, l'assurant, ce qui était vrai en ce moment, que son amour calme et doux me paraissait le bonheur devant un tel excès de passion délirante.
J'attendis sa réponse avec impatience, ou plutôt je l'attendais lui-même, il n'arriva pas; mais dans la lettre que je reçus de lui ses transes de me perdre se trahissaient par des paroles émues; je ne devais pas revoir Albert, me disait-il, car je pourrais être touchée de son repentir, et il ne méritait plus mon pardon après l'acte de démence qui avait failli me coûter la vie. «Oh! garde-moi, garde-moi, me disait-il en finissant, je vaux mieux que lui!»
Je lus d'abord cette lettre avec joie, mais en réfléchissant je fus indignée: c'est lui qui aurait dû être là près de moi, et non ce froid papier; était-ce bien l'heure de parfaire quelques froides pages de roman quand les tressaillements du drame vivant de son cœur auraient dû le prendre tout entier.
Albert, lui! s'efforçait du moins de réparer un moment de folie par une douleur touchante et sans trêve: il était venu trois fois dans la journée, et comme je refusais toujours de le voir il m'écrivit le lendemain matin une lettre de supplications; il ne craignait pas, le grand poëte, de perdre son temps en courses vaines, de s'abandonner tout entier à un soin absorbant et de dérober par là une page à la postérité! Il sentait instinctivement que les palpitations du cœur font le génie et que ce n'est pas d'un arbre mort qu'on peut tirer de la sève; Quoique bien malade déjà, il montait deux fois par jour, sans se décourager et sans se plaindre, le rude escalier qui aboutissait à mon quatrième étage. Oh! grand cœur tourmenté, comment t'en vouloir! M'aurais-tu tuée, je sens qu'en mourant je t'aurais pardonné. J'étais bien tentée de le revoir, je l'avoue, mais il me semblait que la résolution que j'avais prise importait à la dignité et à la sécurité de ma vie. Ce n'était pas à moi que je songeais, c'était à mon enfant si cher et aussi un peu à Léonce.
Un jour où Albert était arrivé triste et souffrant et qu'il insistait en vain comme à l'ordinaire pour me parler, mon fils l'entendit: il courut vers lui malgré ma défense.