Ses yeux hagards et sa pâleur livide, tandis qu'il parlait ainsi, auraient pu faire croire aux fantômes! il avait quelque chose de fantastique et d'indéfinissable.
—Eh bien, partons-nous? reprit-il d'un ton presque gai et en prenant son chapeau.
J'avais promis, et je n'osais revenir sur ma parole, mais j'éprouvai une terreur involontaire à l'idée de me retrouver seule avec lui en voiture.
Je me déterminai sans réfléchir plus longtemps. C'était par une soirée orageuse qui précipitait la nuit; le ciel n'avait pas une étoile et le vent, qui hurlait comme un vent d'automne, tordait les hautes branches des arbres et en faisait tourbillonner les feuilles.
Aussitôt que nous fûmes en voiture, il me dit d'une voix calme, très-nette, et sans changement d'inflexions:
—Je revois toujours ceux que j'ai aimés, soit que la mort, soit que l'absence m'en sépare; ils reviennent obstinément dans ma solitude où je ne suis jamais seul. En disant ces mots il ne me regardait pas; il semblait regarder dans l'espace; son visage avait l'expression de celui d'un somnambule. Voilà bien des années que j'ai des visions et que j'entends des voix. Comment en douterais-je quand tous mes sens me l'affirment? Que de fois, quand la nuit tombe, j'ai vu et j'ai entendu le jeune prince qui me fut cher et un autre de mes amis frappé en duel devant moi! Mais ce sont surtout les femmes qui ont ému mon cœur ou que j'ai pressées dans mes bras qui m'apparaissent et m'appellent; elles ne me causent aucun effroi, mais une sensation singulière et comme inconnue à ceux qui vivent. Il me semble, aux heures où cette communication s'opère, que mon esprit se détache de mon corps pour répondre à la voix des esprits qui me parlent. Ce ne sont pas toujours les morts qui viennent ainsi me dire: Souviens-toi! parfois les vivants, les absents éloignés et ceux qui sont près, mais qu'on délaisse, frappent aussi à mon cœur où ils eurent autrefois leur place; leur souffle en passant fait tomber l'oubli qui les couvrait; ils se raniment, ils se dressent en moi comme des spectres se dresseraient tout à coup des tombeaux dont on aurait levé la pierre; je les revois dans leur jeunesse et leur beauté; la décomposition ne les a pas atteints; ils ne s'altèrent, ne se transforment et ne m'épouvantent que si, m'élançant à leur poursuite, je m'obstine à la recherche de leur destinée mystérieuse.
Je me souviens qu'une année je rencontrai sur la plage de la Bretagne, à des bains de mer alors peu fréquentés, une jeune Anglaise de seize ans; elle était si mince et si chancelante que, lorsque les grands vents de l'Océan se levaient tout à coup et la surprenaient sur les galets, elle se ployait comme un saule; son pâle visage sous l'effort qu'elle faisait alors pour marcher se couvrait d'une rougeur mouvante; ses cheveux violemment soulevés battaient son corps frêle comme des ailes qui se déploient. L'ouragan semblait vouloir l'emporter au ciel! Un jour où je l'avais suivie sur les dunes et qu'elle paraissait frémir et prête à se briser sous l'orage qui grondait, je m'approchai d'elle, et, sans lui parler, je tendis mon bras à sa défaillance. Sa main saisit la mienne, et elle me dit sans embarras comme un enfant que rien n'étonne, pas même la mort dont il ignore la terreur:
—Je marche, voyez! je me ploie et me redresse sans souffrance, et je vivrai deux ans encore! deux ans, c'est beaucoup, pourquoi s'affliger.
—Je ne vous comprends pas, murmurai-je bien bas, m'imaginant qu'une parole trop vibrante la ferait tomber.
—Ma mère est morte et je mourrai; le docteur l'a dit hier soir à ma tante, j'étais cachée et je l'ai entendu; mais il m'a promis deux ans encore et je veux les passer à voyager, à voir toute la terre et à chanter toujours.