En parlant ainsi sa bouche souriait, mais ses yeux semblaient pleurer; je me demandai si elle était folle ou si dans sa gaieté enfantine elle voulait m'effrayer.
—Ainsi, vous chantez toujours, lui dis-je, ne sachant que lui répondre et sur quoi l'interroger.
—Toujours, reprit-elle avec son inaltérable sourire confiant et pur; vous viendrez ce soir chez ma tante, vous m'entendrez; et comme nous nous étions un peu éloignés de la plage et que le vent soufflait moins fort, elle se mit à courir légère jusqu'au rocher où on l'attendait. À mesure qu'elle disparaissait, elle jetait dans l'air quelques notes claires et perlées qui semblaient sortir d'une voix céleste.
J'allai chez elle le soir même; quand j'arrivai, elle chantait au piano; l'instrument se fondait avec la voix ou plutôt la laissait planer et vibrait à peine. Pendant un mois je l'entendis ainsi chaque soir et je me pris à l'adorer en l'écoutant; par une intuition qui tenait du prodige, cette âme d'enfant versait dans son chant les passions dont elle ignorait le nom même; il sortait d'elle des flammes qui ne la brûlaient pas, et des cris sublimes dont l'écho restait muet dans son cœur naïf. C'était comme la puissance des sibylles antiques qu'un dieu possédait à leur insu.
Un soir elle me dit gaiement:—Nous partons demain pour Palerme, mais dans deux ans, à l'automne, quand je devrai mourir, vous me reverrez, je serai à Paris à l'hôtel Meurice, ne l'oubliez pas. Au lieu d'un tombeau de marbre blanc, je veux un beau chant de vous pour m'ensevelir; je resplendirai à jamais dans vos vers et je serai bien joyeuse!
Comme elle s'aperçut que mes yeux se remplissaient de larmes, elle me dit avec son éternel sourire:
—Ne me plaignez pas; je vous assure que je mourrai en chantant; et faisant courir ses doigts fluets sur une harpe qui était là; elle entonna le Requiem de Mozart.
J'écoutais sans oser la regarder, craignant de la voir m'apparaître morte. Je sortis éperdu avant qu'elle n'eût fini de chanter, convaincu qu'elle allait s'envoler dans la dernière vibration de l'hymne funèbre.
Deux ans s'écoulèrent; je l'avais oubliée dans les dissipations d'une vie sans frein; un soir, j'étais au Vaudeville, je riais des bouffonneries d'Odry, quand tout à coup je sentis sur ma main droite dégantée (la même main qui un jour sur la plage avait touché la sienne) un souffle glacé et rapide courir par trois fois; c'était comme un avertissement pour me rendre attentif; aussitôt une voix me dit bien bas à l'oreille:—Pourquoi donc m'oubliez-vous?—La frêle figure souriante de la jeune fille qui chantait toujours se dressa devant moi; elle marchait en tournant la tête, elle ployait à demi son cou et, d'un petit geste, elle m'appelait sur ses pas. Je sortis du théâtre en la suivant et j'allai de rue en rue sur ses traces; nous arrivâmes dans la rue de Rivoli; nous glissions le long de la grille du jardin; le vent d'automne soufflait et poussait les feuilles des arbres sous nos pas; nous entrâmes sous une large porte aux battants grands ouverts; il en sortait en ce moment un équipage dans lequel était assis un célèbre médecin que je reconnus; je suivais toujours l'ombre impalpable; elle monta au premier étage, franchit une antichambre et un salon, souleva une portière en étoffe sombre et s'évanouit aussitôt. Je me trouvai seul dans une chambre à peine éclairée; j'entendais une voix qui sanglotait près d'un lit tout blanc dans l'ombre de l'alcôve. Elle était là, la jeune fille, étendue et roidie, les mains jointes, morte et gardant encore son sourire qui lui survivait; sa vieille tante, agenouillée, pleurait la tête cachée sur le lit mortuaire; elle m'entendit, et se soulevant sans surprise:
—Oh! c'est vous, fit-elle, je vous attendais; elle vient d'expirer en disant: