—Le voici! le voici qui arrive!

Albert se tut quelques moments, puis il reprit:

—Ne vous lassez pas, chère Stéphanie, j'ai encore d'autres visions à vous raconter. Un soir, j'étais au bal à l'ambassade d'Autriche; une princesse russe valsait devant moi: ses cheveux crêpés à reflets d'or, son torse de bacchante et sa gorge mouvante, qui s'agitait dans une robe très-ouverte, me rappelèrent tout à coup une pauvre fille des rues qui m'avait tenté un soir. Je suivis un moment la dame du regard dans le tourbillon de la valse, mais bientôt je n'y pensai plus et je passai dans un autre salon. J'étais là à considérer un énorme massif de fleurs d'où jaillissait en gerbes un jet d'eau, quand je sentis sur ma main des gouttes perlées tomber en cadence; je me reculai, mais les gouttes m'atteignirent encore, régulières et obstinées, et frappant une sorte de mesure qui semblait battue sur ma main par une main invisible. Je regardai mes gants qui se mouillaient et, par un étrange effet de lumière, les gouttes d'eau me semblèrent avoir une teinte sanguinolente; plus je les regardais et plus elles s'empourpraient. Je fus distrait de cette chose inouïe par une voix lointaine que moi seul entendais, mais qui arrivait distincte à mon oreille:

—Je veux un tombeau! répétait la voix, je veux un tombeau! j'ai été touchée et souillée par assez de chair et d'ossements durant ma vie, je veux être seule sous la terre! je veux un tombeau! te dis-je, je veux un tombeau!

La voix qui me parlait ainsi venait d'une femme qui ressemblait à la princesse russe; mais, au lieu d'être en toilette de grande dame, elle s'approchait de moi et se suspendait à mon bras couverte d'un mantelet noir fané et d'un chapeau rose à fleurs de forme évaporée; je reconnaissais la prostituée des rues et j'en avais honte dans cette fête. Mais elle s'acharnait à moi et me répétait sans trêve:

—Je veux un tombeau! je veux un tombeau!

Obsédé de cette vision persistante, je quittai le bal et je rentrai chez moi; la voix ne se lassa pas; dans la voiture qui me ramenait, dans mon lit, dans mes songes, elle répéta toute la nuit: Je veux un tombeau! je veux un tombeau!

Je me levai au jour, brisé et ayant sur le visage un masque d'épouvante comme si j'avais dormi dans un cimetière; je sortis, espérant échapper à ma vision et me raffermir dans la vie et le mouvement du dehors.

Il faisait un froid très-vif, je marchais à grands pas le long des quais; me sentant ranimé par la course, j'allais, j'allais toujours; j'arrivai devant la grille du Jardin des Plantes; j'eus la volonté d'y entrer, mais je ne sais quelle volonté plus forte m'en détourna et me suggéra tout à coup la pensée d'aller voir un de mes anciens camarades de collège interne à la Salpêtrière. J'entrai dans le vaste hôpital à l'aspect riant; les vieilles femmes et les folles dormaient encore et n'attristaient pas de leur décrépitude et de leur misère ces larges cours plantées d'arbres. Je me fis conduire au logement de l'interne, je le trouvai occupé à son travail quotidien de dissection.

—Tu arrives à propos, poëte, me dit-il en riant; j'ai reçu hier soir un des plus beaux sujets de femme qu'ait jamais touché mon scalpel; tiens, vois plutôt: et en parlant ainsi, il me conduisit près d'un corps mutilé qu'il venait de fendre vers le flanc. La tête et les bras manquaient, mais la beauté de la gorge et du torse me firent pousser un cri d'effroi! Je n'avais vu que deux femmes avec ces formes-là; ce ne pouvait être la princesse russe, c'était donc la pauvre fille des rues!