Cette voix m'était connue et me fit tressaillir. Il me semblait voir debout derrière ma chaise une petite femme amaigrie qui répétait toujours:

—J'ai faim! j'ai grand faim!

C'était l'ombre flétrie d'une riante et fraîche grisette que j'avais aimée autrefois durant quelques jours, et dont j'ai écrit le portrait en vers et en prose. J'ignorais depuis plusieurs années ce qu'elle était devenue; sans doute, pensais-je, elle est morte, et je tombai dans un rêve qui me fit entièrement oublier que j'étais à table célébrant une fête de famille. Une de mes parentes placée à côté de moi me reprocha en riant ma distraction: je tressaillis comme si j'étais sorti d'un rêve, et j'essayai de manger; mais la fourchette tomba de nouveau de ma main enlevée par une force électrique, et la voix murmura plus lugubre:

—J'ai faim! j'ai bien faim!

Je me levai de table sous prétexte d'un malaise subit, et je passai dans ma chambre en demandant qu'on m'y laissât reposer seul quelques heures. L'ombre et la voix me suivirent, et, ne pouvant me débarrasser de leur obsession, je me décidai à sortir pour me mettre à la recherche de ma pauvre grisette qui poussait vers moi ce cri de détresse; je montai en voiture et j'allai la demander dans la maison où je l'avais connue; elle n'y demeurait plus; mais après plusieurs indications de portiers et de commères, je finis par découvrir son nouveau logement. Tandis que je la cherchais ainsi dans tout le quartier latin, l'ombre et la voix m'accompagnaient toujours; impatient et troublé, je disais au cocher de précipiter sa course vers le quai de l'École, où ma petite ouvrière habitait; mais tout à coup l'ombre me quitta et la voix se tut. Ce phénomène m'annonçait un changement de situation dans la destinée de ma grisette. Quand j'arrivai sur le quai de l'École, je me mis à considérer une maison haute, noire et délabrée; je marchais dans l'obscurité; il était plus de dix heures du soir, et ce quartier était alors fort mal éclairé; la seule maison qui rayonnait un peu dans ces ténèbres avait au rez-de-chaussée une boutique de rôtisseur, dont la cheminée flamboyante projetait sur la rue des lueurs de forge; poulets, dindons et poissons frits s'étalaient en monceaux sur la devanture. Ce voisinage était comme un défi permanent à la faim de ma pauvre grisette.

—Que de fois, me dis-je, elle a dû envier en passant ces mets hyperboliques; que de fois leur odeur nauséabonde a dû lui paraître délectable!

J'entrai dans la boutique et j'ordonnai au rôtisseur d'envoyer sa plus belle volaille, une friture de goujons, du bon vin et du pain chez Mlle Suzette.

—Je sais, me répondit-il, à gauche, à deux maisons d'ici, au cinquième, la porte au fond du couloir.

Cette réponse me rassura; il était évident que ma grisette ne se mourait pas tous les jours de faim, puisque le rôtisseur la connaissait si bien. Je montai d'un pas plus content le raide et sombre escalier qui conduisait à la mansarde de la pauvre fille, et, en approchant, j'entendis sa voix qui répétait le refrain d'une chanson joyeuse qu'elle chantait déjà au temps où je la connaissais. Cette fois-ci, me dis-je, l'ombre qui m'est apparue n'est pas celle d'une morte, et sans y frapper, je poussai gaiement la porte entr'ouverte.

—C'est donc déjà vous, me dit une voix fraîche et gazouillante; entrez, entrez, je vais être prête.