Je vis la grisette debout, le cou et le visage tendus vers un petit miroir, elle était vêtue d'un déguisement de pierrette et mettait en ce moment du rouge et des mouches sur ses joues.
Auprès de son pauvre lit, un vrai grabat, était une petite table sur laquelle s'étalaient encore des restes de poulet et de pommes de terre frites.
J'entrai en éclatant de rire; la grisette tourna la tête et me reconnut.
—Quoi! c'est vous, monsieur Albert? dit-elle, et elle me sauta au cou en ajoutant:—Quelle bonne idée! Si vous le voulez, nous irons ensemble au bal de l'Opéra; ce serait bien plus agréable que d'y aller avec l'autre, que je ne connaissais pas il y a seulement une heure.
—Que me contez-vous donc là? répliquai-je.
—Oh! tenez! j'aurais dû deviner que vous viendriez, reprit-elle, j'avais pensé à vous toute la journée... Car, vous ne savez pas?... Je vais vous dire cela tout de suite, à présent que je suis gaie et pimpante, cela vous fera moins de peine à entendre:—J'ai bien pâti, et je mourais presque de faim depuis une semaine; j'allais en vain demander chaque jour un peu de couture à faire à une confectionneuse, qui toujours me répondait qu'il y avait chômage. Enfin, tantôt, vers la nuit, je rentrais chez moi, découragée, me soutenant à peine; je n'avais bu qu'un peu d'eau dans la journée. Je songeais à vous écrire, puis à me faire mourir par le charbon, quand tout à coup je me suis aperçue qu'un monsieur me suivait; je ne sais pas s'il était beau ou laid; il m'a dit que je lui plaisais. Je lui ai répondu qu'il voulait rire.—Point! a-t-il répliqué; veux-tu venir au bal de l'Opéra avec moi?—Dans ma robe déchirée, et en mourant de faim? ai-je repris tristement.—Oh! si ce n'est que cela, voilà vingt francs, ma petite, cours te restaurer; je vais t'envoyer un joli déguisement de pierrette, et dans une heure je serai chez toi.
«Que lui répondre? Ma foi! ça valait mieux que la mort, j'ai accepté, je lui ai donné mon adresse, et j'ai commandé en passant un bon souper au rôtisseur. À votre service, monsieur Albert, ce poulet est fort tendre; j'en avais à peine mangé la moitié, que mon joli costume est arrivé; je l'ai mis de suite, gaiement et en remerciant le bon Dieu! N'est-ce pas qu'il me va bien? et que je suis encore jolie comme autrefois, quoiqu'un peu maigre? Voyons, décidez-vous? Prenez la place de mon galant inconnu, que je n'aime pas du tout, et allons au bal!
—Non, ma petite Suzette, lui répondis-je, il faut être avant tout loyale, et ne pas tromper l'espoir de cet amoureux, quel qu'il soit. Voilà quelques louis qui te serviront à te mieux loger et à te vêtir. Une voix m'avait dit que tu étais dans la peine, et je suis venu.
Elle m'embrassa, les larmes aux yeux.
—Allons, mon petit pinson, pas de tristesse, lui dis-je, reprends ton refrain et laisse-moi partir.