—Reviendrez-vous au moins? fit-elle.

—Peut-être, répliquai-je, et je sortis.

En traversant le couloir, je me heurtai contre le rôtisseur qui apportait triomphalement à Suzette le substantiel souper que j'avais commandé.

—Oh! vous êtes un bon cœur! dis-je à Albert quand il eut fini ce dernier récit où s'alliait avec tant de naturel l'attendrissement et la gaieté.

En ce moment, nous nous trouvions dans la même allée où un soir Albert m'avait pressée sur son cœur.

—Chère Stéphanie, reprit-il, c'est vous qui avez été ma dernière vision. Quand je vous ai cherchée en vain dans les décombres de la place du Carrousel, j'ai cru voir votre ombre, ou plutôt je l'ai vue, c'est certain, qui se dressait derrière moi; elle me suivait en me disant: «Tu m'as tuée! tu m'as tuée!» Durant deux nuits vous m'êtes apparue morte; vous étiez plus belle encore et comme transfigurée. Et vous m'aimiez malgré mon crime; car la mort vous faisait lire dans les profondeurs de mon cœur, et, par un miracle, hélas! qui ne s'est point accompli, vous n'aimiez plus l'autre. C'était lui! ce n'était plus moi, qui allait se perdant et s'abrutissant dans des hontes mystérieuses. Mais il n'en rapportait pas cette tristesse et cette pâleur mortelles, signes d'une grandeur déchue qui souffre de sa déchéance; il vivait, lui, dans cette fange, robuste, le teint vif, satisfait et glorieux! Il faisait des filles de joie des déesses, afin de continuer à se croire un dieu! Et vous, chère Stéphanie, morte et charmante dans votre blancheur de sainte, vous m'entouriez tendrement de vos bras en me disant:—C'est toi que j'aime! Emporte-moi, je n'ai plus peur de ton amour! Dans la mort, les âmes se reconnaissent; la tienne a été créée pour moi!

Voilà la vision que j'ai eue sur vous: je sais bien qu'elle va se dissoudre, mais elle flottera pour moi dans l'infini où rien ne se perd; je l'y retrouverai un jour, c'est sûr, et alors je serai heureux!

Il avait cessé de parler; ses yeux se fermaient comme pour ne plus me voir, et il ne prenait pas la main que je lui tendais; il s'égarait encore dans son rêve. Tout à coup un cahot de la voiture le fit tressaillir; il ouvrit les yeux et reconnut où nous étions: nous venions d'arriver près de la croix de pierre où il m'avait un soir parlé des étoiles et des mondes semés dans le firmament! Il m'embrassa en silence avec une sorte de solennité attendrie, comme on donne un dernier baiser à un agonisant qu'on aime:

—Oh! merci, chère bien-aimée, me dit-il, de cette dernière condescendance! Jamais, jamais vous ne me verrez plus redoutable, tyrannique et mauvais: dès ce jour c'est la main d'un frère loyal que je mets dans la vôtre.

Je pris cette main et je la pressai longtemps immobile, tandis que nous regagnions rapidement Paris en gardant un silence ému.