[XXIV]
Nous nous étions séparés sans nous parler, mais avec une tendresse intérieure qui semblait s'accroître et grandir en se contenant. Désormais il avait pris dans mon cœur une place à part, une place à lui. Quelquefois même, il me semblait que c'était la première; il devenait pour moi la chaleur et la lumière, tandis que Léonce s'effaçait dans l'ombre opaque et glacée de la solitude qu'il me préférait.
Ce soir-là, en rentrant, je trouvai sur la table de mon cabinet les vers d'Albert et une lettre de Léonce. Je lus d'abord les vers d'Albert; je fus attendrie par cette poésie suave et molle où il faisait revivre le souvenir de notre promenade au jardin des Plantes:
Sous ces arbres chéris, oh j'allais à mon tour
Pour cueillir, en passant, seul, un brin de verveine,
Sous ces arbres charmants, où votre fraîche haleine
Disputait au printemps tons les parfums du jour;
Des enfants étaient là qui jouaient à l'entour;
Et moi, pensant à vous, j'allais traînant ma peine;
Et si de mon chagrin vous êtes incertaine,
Vous ne pouvez pas l'être au moins de mon amour.
Mais qui saura jamais le mal qui me tourmente?
Les fleurs des bois, dit-on, jadis ont deviné!
Antilope aux yeux noirs, dis quelle est mon amante?
Ô lion! tu le sais, toi, mon noble enchaîné;
Toi qui m'as vu pâlir lorsque sa main charmante
Se baissa doucement sur ton front incliné.
La lettre de Léonce ne renfermait qu'une ligne qui me frappa; il m'annonçait que dans huit jours il serait à Paris. Cette espérance ne me causa qu'une joie troublée; la paix et la certitude de ce long amour commençaient à disparaître.
Je ne lui répondis pas le soir même.
Mais, relisant le sonnet d'Albert, je me souvins de ma promesse, et, comme un écho de ces vers, je fis pour lui les vers suivants: