Veillant et travaillant, ô mon noble poëte!
Lorsque tu seras triste et que mon souvenir,
Ainsi qu'un ami vrai, viendra t'entretenir,
En l'écoutant, ému, tu pencheras la tête.

Tu me verras courant à toi, te faisant fête;
Avec mon bel enfant qui semblait te bénir,
Le logis, la servante, en t'entendant venir,
Tout riait, tout chantait de me voir satisfaite.

On t'aimait; l'humble toit, les cœurs t'étaient ouverts;
C'était peu pour ta gloire et peu pour ta fortune,
Mais la sincérité n'est pas chose commune.

Souviens-t-en, quand viendra la douleur importune;
Moi, je pense au beau soir où rayonnait la lune,
Quand tu m'as dit «Je t'aime,» et je relis tes vers.

Je l'attendis en vain pendant trois jours; je sus par René qu'il se disposait à faire un voyage. Je voulais le revoir encore une fois; car je sentais bien que Léonce en arrivant allait reprendre son empire: on ne brise pas en un jour des chaînes longtemps portées; il en est de l'amour comme du despotisme: il s'impose souvent par ses exigences mêmes au cœur confiant de la femme, comme la tyrannie s'impose par sa hardiesse à un peuple aveugle; mais l'heure de la clairvoyance se fait tôt ou tard, et alors le divorce éclate entre le trompeur et le trompé. Pour moi, cette heure de lumière devait briller, mais hélas! en me foudroyant.

J'avais promis à Albert de lui porter moi-même mes vers; je savais qu'il sortait chaque soir, et qu'en arrivant chez lui vers neuf heures, je trouverais son logis vide, mais encore tout imprégné de sa présence. Quel bonheur ineffable de m'asseoir dans son petit salon, de feuilleter ses livres, d'écrire mon nom à son bureau pour lui dire: «Je suis venue!» et pour qu'en rentrant il me retrouvât là en esprit, comme je l'y avais trouvé lui-même. En me représentant une sensation si vive et si pure, je ne résistai pas au désir de la goûter. Je sortis seule; le temps était froid: c'était l'automne et ses premières rigueurs.

Je sonnai sans hésitation à la porte d'Albert, sachant qu'il était absent et que je n'éprouverais pas le trouble de le voir.

Je dis à son domestique que je désirais lui écrire; il me fit entrer.

—Monsieur part à l'instant et tout est encore en désordre ici, ajouta-t-il.

En effet, je vis les habits qu'Albert venait de quitter, épars sur une causeuse, près du feu, dans le petit salon. La flamme du foyer pétillait; une lampe éclairait la glace de la cheminée, et une autre, avec un abat-jour, projetait une lueur voilée sur le bureau. Des pages écrites par Albert, des lettres ouvertes et quelques feuilles de papier blanc étaient là pêle-mêle. La plume dont il s'était servi plongeait encore dans l'écritoire; je m'en saisis, et j'aurais voulu la voler cette plume qui avait écrit des choses si grandes et si rares! Peut-être me communiquerait-elle quelque étincelle de son génie? pensais-je en la tournant au bout de mes doigts; et, m'asseyant sur son fauteuil, je me mis à rêver.