—Oui certes, si je pars, et j'accourrai vous surprendre au retour; ainsi, veillez sur vous!
Il s'éloigna, la figure riante, et je restai dans le doute s'il allait vraiment quitter Paris.
[XXVI]
J'attendis deux jours, puis j'envoyai Marguerite chez lui. On lui répondit qu'il était parti et qu'il serait absent au moins une semaine.
Comme si Léonce eût deviné l'attrayante proposition d'une promenade au bord de la mer qu'Albert m'avait faite, il m'écrivit qu'il devançait son arrivée et il m'offrait d'aller visiter ensemble les beaux châteaux de la Renaissance au bord de la Loire, les vestiges de Chantilly et cette ombreuse solitude de Rosny, où une princesse a passé les seuls jours tranquilles et riants de sa vie.
Je fus toute bouleversée par cette idée; elle me séduisait et m'attirait comme une tentation de bonheur et aussi de délassement. Depuis longtemps toute distraction était retranchée de la vie austère que je menais; quelques jours de voyage et de liberté insoucieuse avaient pour moi le même attrait qu'un premier bal pour une jeune fille; goûter cette halte dans ma vie de labeur avec celui que j'avais tant aimé, que j'aimais encore et qui m'aimait enfin, puisqu'il avait conçu ce doux projet; oh! c'était une fête de l'âme bien difficile à refuser! Je n'éprouvais pas avec Léonce la même hésitation qu'avec Albert. J'avais appartenu à Léonce, je lui appartenais encore, et malgré quelques doutes et quelques déchirements, mon amour n'était point brisé. Il suffisait d'une espérance, d'une illusion pour le réédifier dans mon cœur.
À mesure que l'heure qui devait me réunir à Léonce approchait, quelque chose d'enflammé et de vertigineux s'emparait de tout mon être.
Les libertins prétendent que la possession détache; mais pour ceux qui se sont aimés par l'âme, le contraire se produit; l'union des sens qui n'a été que la confirmation de l'union morale, semble les lier éternellement. C'est ce qui fait la pureté et la beauté du mariage, lorsqu'il consacre l'amour vrai.
Comment oublier les délices, et j'oserai même dire les familiarités intimes? Est-ce que l'enfant est impudique, parce qu'il se souvient avec bonheur de s'être endormi sur le sein de sa nourrice?
À quoi sert-il qu'une morale artificielle essaye, comme la fausse mère de Salomon, de partager en deux l'être humain? l'âme et le corps se complètent l'un l'autre, et il est certain qu'ils répercutent tour à tour leurs émotions diverses; car de même que le souvenir d'une trahison ou d'un chagrin remplit les yeux de larmes, que celui d'une joie épanouit le sourire, et que celui d'une noble action fait rayonner le front; de même l'image, soudain rappelée d'une chute périlleuse ou des angoisses de l'enfantement, attriste et terrifie l'esprit; tandis que l'image riante d'une caresse délectable ou du tressaillement de la volupté le ranime et l'égaye, et lui communique pour ainsi dire le contrecoup enivrant de ce que le corps seul semblait avoir ressenti!