Ne séparons donc pas ce que la nature et Dieu ont si étroitement confondu. Les casuistes qui ont fait de la chasteté absolue une vertu, ne sont arrivés qu'à produire des apparences menteuses dans une société hypocrite. Il serait temps d'oser glorifier l'harmonie sacrée de l'indivisible lien des émotions de l'âme et du corps!
J'avais compris tout cela d'instinct avant de m'en convaincre par la réflexion. Un amour sincère et complet en apprend plus sur ce sujet que tous les raisonnements philosophiques.
Rien qu'à la pensée de revoir Léonce, je sentis le réveil de tout ce que je lui avais dû de félicité; c'était une évocation involontaire; une influence, pour ainsi dire, magnétique; son approche me dominait; il était loin encore et déjà son souffle m'entourait et courait autour de moi.
Cependant je ne lui avais point écrit le ravissement que j'éprouvais de ce projet de voyage; je ne savais pas même si je m'y déciderai à; mais j'en savourais longuement le désir; il était devenu le rêve de mes nuits et la rêverie de mes jours. Si bien qu'un matin des vers qui exprimaient tous les détails de ce songe d'amour et de liberté s'échappèrent tout à coup de mon cœur. Ainsi un oiseau jette un chant en s'ébattant à l'air et au soleil:
LES RÉSIDENCES ROYALES.
Avec leurs longues avenues,
Leurs silencieuses statues
Se mirant dans les bassins ronds,
Leurs grands parcs ombreux et profonds,
Leurs serres de fleurs des tropiques
Et leurs fossés aux ponts rustiques,
Ils sont pour nous, ces vieux palais,
Ils sont pour nous: habitons-les!
Bras enlacés, âmes rêveuses,
Promenons nos heures heureuses
Sous les tonnelles des jardins,
Dans les bois où passent les daims;
Traversons les courants d'eau vive
Sur l'esquif qui dort à la rive.
Ils sont pour nous, ces vieux palais.
Ils sont pour nous: habitons-les!
Allons voir, dans les vastes salles,
Les portraits aux cadres ovales,
Morts radieux toujours vivants,
Grandes dames aux seins mouvants,
Cavaliers aux tailles cambrées,
Exhalant des senteurs ambrées.
Ils sont pour nous, ces vieux palais,
Ils sont pour nous: habitons-les!
Sur le banc des orangeries,
Dans l'étable des métairies
Où les reines buvaient du lait,
Dans le kiosque et le chalet,
Aux terrasses des galeries,
Allons asseoir nos causeries.
Ils sont pour nous, ces vieux palais,
Ils sont pour nous: habitons-les!
Sous le fronton de jaspe rose,
Où l'amour sourit et repose,
Cherchons le bain mystérieux,
Le bain antique aimé des dieux:
Diane et ses nymphes surprises
Courent sur le marbre des frises.
Ils sont pour nous, ces vieux palais,
Ils sont pour nous: habitons-les!