Lisons dans les forêts discrètes
Les gais conteurs et les poëtes:
Le murmure des rameaux verts
S'harmonie à celui des vers,
Et les amoureuses paroles
S'épanchent en notes plus molles.
Ils sont pour nous, ces vieux palais,
Ils sont pour nous: habitons-les!
Dans les ravins aux pentes douces,
Sur les pervenches, sur les mousses,
Doux lit où se voile le jour,
À la lèvre monte l'amour;
L'ombre enivre, l'air a des flammes,
En une âme Dieu fond deux âmes.
Ils sont pour nous, ces vieux palais,
Ils sont pour nous: habitons-les!
L'horizon déroule à la rue
Le lac à la calme étendue,
Où par couples harmonieux
Les cygnes fendent les flots bleus;
Plages, collines et vallées
Sous nos regards sont étalées.
Ils sont pour nous, ces vieux palais.
Ils sont pour nous: habitons-les!
Chantilly dort sous ses grands chênes,
Rosny, Chambord, n'ont plus de reines
Leurs maîtres, ce sont les amants
Savourant leurs enchantements;
Où les royautés disparaissent,
Les riantes amours renaissent.
Ils sont pour nous, ces vieux palais,
Ils sont pour nous: habitons-les!
Je n'oserais pas dire que quelque chose de l'âme et du souvenir d'Albert n'eût pénétré dans ce chant! Sans lui l'aurais-je fait? Non; car sans lui je n'aurais jamais connu cette langue des vers que son génie m'avait enseignée. Léonce l'ignorait, et je doute même que sa nature, dépourvue d'inspiration et de flexibilité, fût propre à en pénétrer les délicatesses raffinées et l'exquise sensibilité.
Ces strophes faites, je les répétais sans cesse, et je les fredonnais même sur un vieil air qui me revenait.
Enfin, je reçus un soir une lettre de Léonce, qui m'annonçait son arrivée pour le lendemain. J'envoyai mon fils chez un de ses oncles qui demeurait à la campagne près de Paris. L'enfant partit joyeux. Toute distraction nouvelle le charmait. Je savais qu'il n'aimait pas Léonce, et j'eus souffert de troubler son cœur naïf et d'y voir poindre une idée de lutte.
Le lendemain arriva; dès le matin j'ornai de fleurs mon pauvre logis, je me parai des couleurs que Léonce aimait, et je mis tout en fête comme chaque fois qu'il devait venir.
Je l'attendais à l'heure du dîner. J'éprouvais une telle agitation que je ne pouvais rien faire; les heures me paraissaient tantôt trop lentes et tantôt trop accélérées. Je prenais un livre, et j'essayais de lire sans y parvenir. Je relus seulement mes vers, où respirait comme un sentiment avant-coureur du bonheur; puis je les rejetai sur la table où je me tenais accoudée. Je regardais la pendule; je me disais: «Bientôt il sera là!» et malgré moi l'image d'Albert se mêlait à la sienne. «Il s'assiéra, pensais-je, sur ce fauteuil où Albert s'est assis, sur ce coussin où il a pleuré, où il m'a dit son amour.» Et cela me paraissait sacrilège et impie. Je pâlissais et frissonnais au moindre bruit; il me semblait que j'allais être surprise, condamnée par quelqu'un qui avait des droits sur ma vie. Il me venait l'idée de m'enfuir, comme si un redoutable péril ou une grande douleur m'eût menacée. Puis je souriais de cette terreur puérile; je songeais au bonheur qui allait renaître, je le recomposais dans toute sa splendeur et je repoussais le fantôme qui venait l'assombrir.
Cinq heures sonnèrent à ma pendule, je me dis: «Dans une heure il sera près de moi.» Je me regardai dans la glace et fus heureuse d'être en beauté. Un coup de sonnette retentit; je pensai: «C'est lui! il a voulu me surprendre en arrivant une heure plus tôt.»