—Éloignons-nous puisque maman a peur.

Il prenait mon dégoût pour de l'effroi.

—Allons voir des bêtes plus nobles et vraiment bêtes, dis-je à Albert, malgré moi les singes me font l'effet d'une ébauche informe de l'homme.

Nous passâmes dans le bâtiment circulaire où s'abritent les rennes, les antilopes, les girafes et les éléphants. Albert était tout joyeux et redevenait enfant lui-même en voyant la joie de mon fils, tandis qu'un énorme éléphant enlevait avec sa trompe les gâteaux que lui tendait sa petite main; puis vint le tour des girafes qui abaissaient jusqu'à l'enfant leur long cou flexible et onduleux, le sollicitaient d'un regard de leurs grands yeux si doux, et lui tiraient leur langue noire pour recevoir leur part du festin. Un des gardiens plaça mon fils sur un magnifique renne, à l'allure élégante et rapide, qui s'élança aussitôt autour de l'énorme pilier servant d'appui à l'édifice. L'enfant riait aux éclats, le gardien le tenait d'un bras ferme fixé à l'animal et le suivait au pas de course. Le jeu était sans danger, je rejoignis Albert qui m'appelait pour me montrer une svelte et belle antilope dont les yeux semblaient nous regarder.

—Voyez, me dit Albert, comme elle s'occupe de nous! ne dirait-on pas qu'elle pense et qu'elle nous parle à sa manière avec ses ondulations de tête. Que ses yeux sont vifs et pénétrants! Je trouve, marquise, qu'ils ressemblent aux vôtres.

—Mais ils sont noirs, répliquai-je.

—Et les vôtres sont d'un bleu sombre, ce qui produit dans le regard la même expression.

Il se mit alors à caresser l'antilope, à la baiser au front et sur le cou et il lui disait, tandis que la jolie bête le considérait de ses yeux grands ouverts:

—Tu caches peut-être l'âme d'une femme; je n'oublierai jamais ma belle, de quelle façon tu m'as regardé!

Le gardien avait fait descendre mon fils de sa monture et nous avait prévenus que c'était l'heure du repas des animaux féroces. Nous nous rendîmes dans la longue galerie où étaient enfermés les tigres, les lions et les panthères, dont les rugissements terribles se faisaient entendre au dehors; une odeur âcre et fauve remplissait cette galerie très-chaude. On se sentait pris à la gorge et comme étouffé en y pénétrant. La pâleur d'Albert s'empourpra subitement, et ses yeux brillèrent d'un feu étrange. Cet air lourd et malsain lui portait à la tête, et lui causait une sorte de vertige. D'abord je n'y prit pas garde, occupée à éloigner mon fils des barreaux de fer, et à contempler la magnifique posture de deux tigres, allongés et tranquilles, qui, tout à coup, s'élancèrent d'un bond furieux sur les tronçons de viandes saignantes qu'on venait de leur jeter. Albert nous suivait à distance et sans me parler. Il semblait ne rien voir et ne rien entendre. On l'eût dit absorbé par une vision intérieure.