Je m'étais arrêtée devant la cage d'un colossal lion du Sahara, arrivé depuis peu de nos colonies africaines. La superbe bête, reposait majestueusement, la tête appuyée sur ses deux pattes de devant, dont les ongles recourbés se dissimulaient sous de longs poils roux. Ses yeux ronds nous regardaient sans méchanceté, il se leva lentement et comme pour nous faire fête; il secoua contre les barreaux sa vaste crinière dorée, elle était si soyeuse et si brillante qu'elle attirait involontairement le toucher. Quelques touffes passaient en dehors et, oubliant mes recommandations à mon fils, d'un mouvement machinal j'y portai la main. Le lion poussa un rugissement formidable; l'enfant cria plein de terreur et Albert qui s'était précipité vers moi, saisit ma main dégantée dans les siennes, la porta à ses lèvres et la couvrit de baisers frénétiques.
—Malheureuse! me dit-il avec une exaltation effrayante, vous voulez donc mourir! vous voulez donc que je vous voie là, sanglante, en lambeaux, la tête ouverte, les cheveux détachés du crâne et n'étant plus qu'une chose sans forme et sans beauté, comme les corps dissous dans un cimetière!
En parlant ainsi, il m'avait saisie dans ses bras, et malgré sa faiblesse il m'emportait, en courant, hors de la galerie; mon fils nous suivait en criant toujours. Les gardiens nous regardaient étonnés et pensaient que j'étais évanouie. Arrivés dans une salle voisine où étaient enfermés des animaux moins redoutables, je me dégageai des bras d'Albert, et je m'assis sur un banc; mon fils se précipita sur mes genoux, et suspendu à mon cou, il m'embrassait en pleurant.
—Vois donc, je n'ai aucun mal, lui dis-je; puis, me tournant vers Albert, dont l'angoisse était visible:—Mais qu'avez-vous donc, mon Dieu! vous m'avez effrayée plus que le lion.
Il me regardait sans parler et avec une fixité qui me troublait. Tout à coup, il saisit brusquement mon fils par l'épaule et le détacha de moi.
—Sortons, me dit-il, et prenant mon bras sous le sien, il ajouta: vous voyez bien que ces caresses me font mal.
Je feignis de ne pas l'entendre.
L'enfant lui dit:
—Vous êtes méchant et je ne vous aimerai plus.
Mais bientôt nous nous trouvâmes dans l'allée des vastes volières: les tourterelles, les perroquets, les pintades, les hérons, lissaient au soleil leurs plumes lustrées; les paons, en faisant la roue, jetaient dans l'air des glapissements d'orgueil satisfait; les perruches qui jasaient semblaient leur répondre en se moquant. Les autruches secouaient leurs longues ailes en éventail, la lumière vive filtrait à travers les rameaux dépouillés des arbres, et projetait sur le sable des ombres dentelées. Insensiblement la sérénité riante du jour nous ressaisit tous les trois et effaça le souvenir de ce qui venait de se passer.