—Question maternelle ou fraternelle, répliqua-t-il d'un ton railleur, soyez donc un peu moins bonne et un peu plus tendre, marquise.
—La bonté et la tendresse ne s'excluent pas, lui dis-je, voyez plutôt dans l'amour d'une mère.
—Oh! nous y voilà; nous retombons encore dans le même ordre d'idées, la maternité et la fraternité, c'est le jargon actuel des femmes du monde; cela leur sert de coquetterie décente quand elles ne veulent pas comprendre ou qu'elles n'aiment plus.
—Dans cette hypothèse ce jargon m'est inutile, et partant étranger, lui dis-je, car notre connaissance est de trop fraîche date pour que j'aie encore songé à la resserrer ou à la dénouer.
—C'est franc, du moins et j'aime mieux ceci qu'un détour. Ainsi donc, si vous ne me revoyiez jamais, ce serait sans regret?
—Non certes, lui dis-je, car vous n'êtes pas de ceux qu'on oublie.
—Merci, répliqua-t-il, en me serrant la main; ceci me suffit pour le moment, parlons d'autre chose pour ne pas gâter ces mots-là. Plus je vous regarde, ajouta-t-il, plus je vous trouve les yeux de l'antilope; si je le pouvais, j'emporterais cette charmante bête chez moi; elle remplacerait mon chien qui jappe et que je n'aime plus. Serait-elle gracieuse là couchée près de votre fils et le caressant comme vous le caressiez tout à l'heure quand vous m'avez inspiré un mouvement féroce. J'avais eu pour vous peur du lion, et une minute après j'aurais voulu être moi-même le lion; vous emporter dans mes griffes et vous dévorer.
—Sont-ce ces arbres et ces lianes formant autour de nous une espèce de jungle qui vous inspirent ces idées carnassières, lui dis-je en riant; tâchons d'être sérieux, et dites-moi plutôt les noms de toutes ces plantes.
—Me prenez-vous pour un professeur du jardin des Plantes, répliqua-t-il d'un ton railleur. M. de Humboldt avec qui je suis venu ici il y a un an, m'a bien dit les noms en us de tous ces arbustes enchevêtrés; mais c'est tout au plus si j'en ai retenu deux ou trois; j'ai mieux aimé me pénétrer de la saveur des dissertations ingénieuses, si neuves et si pleines d'images du savant inspiré. Ce qu'il y a de merveilleux dans ces grands génies allemands, c'est l'étendue et la diversité de leurs aptitudes; ils participent de l'âme universelle et parfois on dirait qu'ils l'absorbent en eux; c'est ainsi que le poëte Gœthe s'assimile la science et la revêt de son génie, tandis que le savant Humboldt emprunte à la poésie une grandeur dont il pare son savoir.
—En France, nous restons parqués dans nos facultés distinctes; un savant est un pédant; un poëte est un ignorant ou à peu près, nos musiciens et nos peintres sont illettrés. L'Allemagne semble avoir hérité de l'intelligence synthétique de la Grèce qui voulait que le génie embrassât toutes les connaissances de l'humanité. M. de Humboldt est un de ces esprits dont la manifestation se produit sur tous les sujets, avec cette facilité divine qui caractérisait les demi-dieux de l'antiquité. Je n'oublierai de ma vie tout ce qu'il a répandu d'éloquence et de verve devant moi à cette même place où nous sommes assis. Ne l'avez-vous jamais entendu, marquise?