—Je l'ai rencontré, répliquai-je, dans le salon du peintre Gérard, de cet homme à l'esprit incisif dont la causerie valait mieux que les tableaux; M. de Humboldt me prit un soir en amitié et écrivit pour moi sur une large page de vélin, un passage inédit de son Cosmos auquel il ajouta une aimable dédicace; c'est aussi chez Gérard, poursuivis-je, que j'ai connu Balzac. L'aimez-vous et qu'en pensez-vous?
—Oh! celui-là, reprit-il, était d'une grande force; son génie était bien caractérisé par sa puissante et lourde encolure de taureau; ses créations sont parfois abondantes et plantureuses à s'étouffer elles-mêmes. On voudrait les dégager en les élaguant çà et là, mais peut-être les gâterait-on, comme si on essayait de tailler symétriquement ces arbres entremêlés qui nous prêtent leur ombre. Le beau, radieux et toujours noble, suivant l'acception antique, ne convient guère, je crois, qu'à la poésie; la prose a des allures plus émancipées et plus familières; elle se mêle à tout et se permet tout; c'est là l'échec du goût qui est le raffinement suprême du génie: Le goût de Balzac ne me semble pas toujours très-pur; pas plus que ses caractères, et surtout ceux de ses femmes du grand monde ne me paraissent toujours vrais. Il outre la nature et il la boursoufle quelquefois. L'océan profond a des écumes visqueuses; les métaux en fusion produisent des scories.
Tandis que nous causions de la sorte l'homme qu'Albert avait envoyé, je ne sais où, revint dans la serre tenant un plateau d'argent sur lequel étaient des glaces, des fruits confits, des gâteaux et un flacon de rhum.
Mon fils s'éveilla au cliquetis du plateau qui passait devant lui et il accourut vers nous alléché et ravi par ces friandises; je remerciai Albert de son attention et je l'engageai à goûter aux sorbets et aux fruits.
—Manger est une fatigue qui m'est souvent insupportable, me répondit-il; quand j'ai dîné la veille, je ne suis jamais sûr de déjeuner le lendemain; laissez-moi donc me soutenir à ma guise et sans vous inquiéter de mon régime; en parlant ainsi il but deux petits verres de rhum. Je n'osai rien lui dire, mais je redoutai que sa tête ne s'enflammât de nouveau.
—L'air de la serre me fatigue, repris-je en me levant, regagnons l'air froid et vivifiant du jardin.
—Nous étions pourtant bien ici, répliqua Albert.
—Oh! pour cela, oui, ajouta mon fils, et cette fois c'est maman qui a tort; elle vous empêche de boire et moi de manger.
Je les pris tous deux par la main et les entraînant vers la porte je leur dis: vous êtes deux enfants! Nous traversâmes rapidement le jardin, mon fils se remit à courir devant nous; je m'appuyai à peine sur le bras d'Albert qui chancelait presque; il ne me parlait pas et retombait dans son humeur sombre; cependant quand nous fûmes remontés en voiture sa gaieté lui revint tout à coup; il me proposa de traverser le pont d'Austerlitz, de faire le tour de l'Arsenal, vide aujourd'hui de ses hôtes poétiques d'autrefois, puis de rentrer chez moi par les boulevards, la rue Royale et le pont de la Chambre, ou ce qui serait bien mieux, ajouta-t-il, d'aller dîner dans quelque cabaret des Champs-Élysées.
—Voyons, marquise, il le faut, je le veux, cela nous amusera, poursuivit-il avec cette insistance capricieuse et juvénile qui était un des charmes de sa nature.