J'avais passé une partie de la nuit à écrire à Léonce le récit de cette étrange journée.—Il me répondit bien vite que je m'effrayais trop de l'exaltation et de l'inquiétude d'une âme malade; guérir ce grand esprit tourmenté, si cela était encore possible, serait une tâche assez belle pour m'y consacrer. Malgré l'amour immense qu'il avait pour moi, il ne se reconnaissait pas le droit de s'interposer entre les désirs d'Albert et mon entraînement vers lui si jamais je venais à l'aimer. Le bonheur d'un homme de la valeur d'Albert imposait tous les sacrifices, mais ajoutait-il, il ne pensait pas que ce bonheur fût encore possible; il croyait son être en ruine et son génie écroulé comme ces merveilleux monuments de l'antiquité qui ne nous frappent plus que par leurs vestiges.

Ce passage de la lettre de Léonce me causa une profonde tristesse; à quoi bon exprimer de pareilles idées à une femme aimée? il est vrai qu'en finissant il ne me parlait plus que de sa tendresse; il me disait que j'étais sa vie, sa conscience; le prix adoré de son travail; il songeait à notre prochaine réunion avec transport. La dernière partie de sa lettre effaça l'impression du début et je ne trouvai plus dans ce qu'il m'avait dit sur Albert qu'un culte exagéré mais généreux pour son génie; si ce n'était pas tout à fait là le langage d'un amant, c'était celui d'un esprit philosophique et vraiment grand.

Cette lettre de Léonce m'était parvenue dans la soirée du lendemain de la promenade au jardin des Plantes. J'avais craint dans la journée de voir revenir Albert et le soir quand l'heure possible de sa visite fut dépassée, j'éprouvai une sorte d'allégement de ce qu'il n'avait pas paru. Je lus, je fis quelques pages de traduction, j'écrivis de nouveau à Léonce; je repris l'habitude de mon amour. Ma nuit fut aussi calme que la dernière avait été agitée. À mon réveil Marguerite me remit un petit paquet renfermant un livre. C'était un ouvrage d'Albert accompagné du billet suivant:

«Chère Marquise,

«Beauzonet a relié ce livre et l'a rendu moins indigne d'être ouvert par vos belles mains. Permettez-vous à l'auteur d'aller vous revoir avec René? il fait un temps de printemps glacial et je me dis qu'on serait très-bien au coin de votre feu!

»Recevez, chère marquise, mes affectueux hommages.»

Je ne me décidai pas à lui répondre et à le remercier avant d'avoir consulté Léonce; mais le soir comme je me disposais à écrire à celui-ci on sonna à ma porte et ma vieille Marguerite introduisit Albert.

—Vous ne vous doutez pas d'où je viens? me dit-il, ne m'en veuillez pas si j'arrive seul; j'ai passé cinq à six heures à la recherche de René; il avait pris la clef des champs. Je me suis déterminé à dîner dans un cabaret d'Auteuil, pour l'attendre et pour venir chez vous avec lui; mais j'ai fini par perdre patience et me voilà. Recevez-moi, marquise, comme si notre ami m'avait accompagné.

—Je ne demande pas mieux, lui dis-je, et je compte sur l'influence du bon René pour vous inspirer un peu de l'amitié qu'il a pour moi. J'ajoutai:

—Vous voyez, j'ai là votre beau livre près de moi, combien il m'a fait plaisir!