—J'ai offert le pareil à ma sœur, reprit-il, et c'est en le lui envoyant ce matin que j'ai pensé à vous.

Tout ce qu'il me dit ce soir-là semblait tendre à effacer l'impression pénible qu'avait pu me laisser son ardeur inquiète. Ses manières furent exquises; mais je remarquai avec chagrin sa faiblesse et sa pâleur toujours croissantes; ses yeux mêmes, qui, les jours précédents, éclairaient son visage d'un rayon de vie, paraissaient désormais éteints. Il se courbait vers la flamme du foyer comme s'il eût voulu s'y ranimer.

—On prétend, me dit-il, que c'est un signe de mort prochaine que le retour obstiné de notre esprit aux souvenirs de l'enfance; je ne sais si le présage s'accomplira pour moi, mais il est certain que depuis quelque temps, ma pensée revient sans cesse sur les tableaux de famille et sur les scènes de collège qui ont autrefois ému mon cœur. Je revois mes camarades de classe; nos jeux, nos études se raniment pour moi; je revois surtout ceux qui sont morts; quelques-uns à la guerre, quelques-uns en duel, plusieurs de consomption. Entre tous m'apparait comme le plus aimable, le plus intelligent et le plus regretté, ce jeune prince qui fut mon ami et que la destinée a terrassé tout à coup. Que d'heures charmantes nous passâmes ensemble dans les cours mornes et nues du collège! On nous avait surnommés les inséparables. Durant les heures des classes quand nous ne pouvions pas nous parler, nous trouvions encore le moyen de nous écrire nos pensées et nos projets pour les jours de sortie. Souvent il me venait en aide pour des versions de grec, et à mon tour je lui rendais le même service pour des compositions de vers français. Voyez, chère marquise, quelle franche et entière camaraderie se révèle dans ces petits billets signés par le fils d'un roi!

En me parlant ainsi, il tira de sa poche une large enveloppe contenant un grand nombre d'étroites bandes de papier-écolier qui, primitivement repliées en minces carrés, avaient passé de main en main sous les tables d'études; les élèves transmettaient de la sorte, d'un bout de la salle à l'autre, les courtes missives du prince au poëte.

Je lus avec attendrissement quelques-uns de ces petits papiers jaunis par le temps; ils sont restés dans mon souvenir.

«Si ta maman le permet, écrivait le prince, viens dimanche prochain à Neuilly, nous nous divertirons bien, nous irons en bateau et nous ferons une collation avec mes sœurs.»

Sur une autre bande de papier je lus:

«Dis-moi donc si ce vers est juste, je crois que j'ai fait un hiatus; je ne serai jamais qu'un mauvais versificateur!»

Sur un autre il y avait:

«Je suis désespéré: me voilà en retenue pour huit jours; pas de goûter à Neuilly possible. Maman n'a pu obtenir mon pardon de mon père; hélas Son Altesse est inflexible. Encore si toi et les autres amis pouviez y aller sans moi!»