—J'étais allé la voir à Versailles où elle avait loué près du parc un fort bel hôtel. J'avais le cœur vide; la beauté trop maigre de la princesse me plaisait médiocrement; mais ses grands yeux extatiques et ses provocations, interrompues brusquement par quelque dissertation sur l'autre monde, me piquaient au jeu. Nous nous promenions un soir dans le parc; elle me demanda de lui dire des vers d'amour; et les vers dits, je voulus les mettre en action. Elle m'échappa, et courut légère et véloce à travers les allées et les labyrinthes; je la poursuivis, mais au détour d'un quinconce le pied me tourna; je voulus me lever et courir encore, impossible: j'avais une entorse. Je me traînai vers un banc en gémissant; elle m'entendit et revint à moi. Elle fut tout à coup affectueuse, caressante, presque passionnée, et semblait disposée à m'accorder ce qu'elle m'avait si fièrement refusé quelques minutes avant. C'est qu'elle me voyait sous sa dépendance et qu'elle est de ces femmes qui veulent avant tout sentir qu'un homme leur est soumis, soit par une infériorité morale, soit par une faiblesse physique, soit même par une déchéance dont elles ont surpris le secret. L'idée de pouvoir faire d'une âme ou d'un corps à peu près ce qu'elles veulent les ravit. Après m'avoir, accablé de tendresses auxquelles la très-vive douleur de mon pied me rendait presque insensible, elle m'aida à m'étendre sur le gazon, et courut chez elle prévenir ses domestiques; deux laquais arrivèrent tenant un grand fauteuil sur lequel on me transporta à l'hôtel de la princesse. Elle avait fait disposer une chambre pour moi qui s'ouvrait sur le jardin à côté du grand salon du rez-de-chaussée. On me mit au lit, le médecin vint visiter ma jambe et me prescrivit l'immobilité pendant plusieurs jours. Je me soumis facilement à son ordonnance, car il m'était impossible de remuer le pied sans une horrible douleur.
J'étais donc devenu l'hôte forcé et la chose de la princesse; j'étais comme ces taureaux cloués sur le flanc dans l'arène et qu'un toréador peut impunément aiguillonner et harceler du bout de sa lance. Elle pouvait me torturer à l'aise; prendre son temps, son heure; s'éloigner, revenir, et jouer sur mes nerfs comme sur un clavier; je vous assure qu'elle n'y manqua pas.—Si un lièvre n'a pas autre chose à faire qu'à dormir dans un gîte, un galant homme retenu dans un lit par une blessure chez une femme à la mode n'a d'autre distraction que d'en devenir amoureux. Dans mon oisiveté, je me figurais aimer la princesse beaucoup plus que je ne l'aimais réellement, et quand elle s'approchait de mon lit pour m'offrir un sorbet ou ranger mes couvertures je me sentais tout en flamme. En ce temps-là, elle, avait une cour nombreuse, et pour favoris deux hommes fort dissemblables: un personnage politique, grand, digne et froid, et un petit pianiste, joli garçon, sémillant, sûr de lui-même, et qu'on eût dit l'épagneul de la princesse. Tous deux étaient tour à tour et fort assidûment auprès d'elle, et moi, le patito du moment, je me voyais condamné par mon entorse à la regarder se promener dans le jardin avec le diplomate, y disparaître et se perdre dans les allées obscures; ou bien, je l'entendais dans le salon roucouler des duos avec le pianiste. Quand je lui faisais quelque jaloux reproche, elle s'intéressait aux affaires de l'Europe, me disait-elle, et voulait se perfectionner dans le chant. Mais comment pouvais-je penser qu'elle me préférât de tels hommes, à moi son cher, son jeune, son beau poëte! et elle avait, en parlant ainsi, des câlineries si tendres que j'étais disposé à la croire, tant je désirais qu'elle dît vrai. Pourtant, ne vous figurez pas, marquise, que cette femme m'ait jamais causé le moindre attendrissement, c'était plutôt une sorte d'irritation qui me poussait vers elle; cela tenait des mauvais désirs.
Un matin où elle m'avait provoqué plus que de coutume, en partageant mon déjeuner servi auprès de mon lit, elle m'arracha tout à coup sa main, que je la priais de laisser dans la mienne, et voulut me quitter sous prétexte de sa leçon de chant. J'entendais en effet le pianiste préluder au piano. Je l'aurais envoyé à tous les diables, mais j'étais rivé à la patience et je dus voir disparaître la princesse qui riait et s'enfuyait en me narguant; elle ne ferma pas même la porte de ma chambre, et la portière seule du salon retomba derrière elle; elle savait bien que cette barrière suffisait. Ne rien voir c'était l'essentiel. Qu'importe d'ailleurs ce que je pouvais soupçonner, puisqu'il m'était interdit de m'en assurer, sous peine de retarder d'un mois ma guérison. Elle compta trop sur ma prudence: je ne sais quelles vapeurs de colère me montèrent au cerveau, en les entendant jeter dans l'air des notes brûlantes et passionnées; je rejetai comme un fou ma couverture, je défis le bandage de ma jambe blessée, et me voilà franchissant à cloche-pied la distance qui séparait mon lit de la porte du salon; je soulevai le rideau en tapisserie et j'apparus comme un spectre aux deux chanteurs. En ce moment, la princesse appuyait ses lèvres sur la joue du pianiste, qui la regardait dans une pose de vignette anglaise, tout en répétant très-correctement le refrain d'amour de leur duo. La princesse eut un mouvement d'épouvante en m'apercevant, ma présence la frappait dans son orgueil, mais elle se redressa tout à coup en éclatant de rire, et me dit:
—Je vous savais là, je vous avais vu, je voulais vous éprouver!
—Eh bien! princesse, l'épreuve est faite, répondis-je sur le même ton, j'ai assez de votre hospitalité et je m'ennuie chez vous. Toute cette musique m'empêche de dormir; que monsieur, qui me semble un peu le maître de la maison, veuille sonner un domestique, qu'on m'habille, qu'on me mette en voiture et qu'on me conduise à Paris.
Le pianiste se mordait les lèvres, mais il fut contraint d'obéir à un homme blessé, en chemise, et que la souffrance contraignait à se laisser tomber sur un canapé. La princesse fit les plus aimables mais les plus vaines instances pour me retenir. Je donnai à ses gens d'énormes étrennes comme pour payer la dépense que j'avais faite chez elle. Quand sa berline qui me conduisait partit, elle me cria avec un accent de certitude accompagné d'un sourire:
—Vous me reviendrez!
Il y a de cela dix ans, jamais je n'ai songé à la revoir.
—C'est donc une manie de ces femmes à effet, dis-je à Albert que la passion des pianistes? à l'exemple de la princesse, la comtesse de Vernoult s'est éprise d'un de ces héros de clavier; et, pour agrandir sa passion par le bruit, ne pouvant l'agrandir par l'objet, elle a enlevé l'inspiré! le Dieu de l'art, comme elle disait. Elle a rivé la vanité de son jeune amant à son orgueil de femme amoureuse sur le retour. Il est encore une troisième femme, plus célèbre et plus intelligente que les deux autres, qui pourtant a voulu traîner en laisse un de ces virtuoses sans cerveau. Les instrumentistes sont à l'écrivain et à l'artiste créateur, ce qu'un jeu d'orgue passager est aux voix éternelles de la mer.
—Eh! pourquoi donc ne la nommez-vous pas, cette troisième femme, puisque vous avez nommé les deux autres? me dit Albert en se levant et en me regardant fixement. Vous croyez donc que son spectre me fait mal et que son nom m'épouvante?