—Je ne sais, répondis-je, mais je regrette l'allusion qui vient de m'échapper.
—Vous avez tort, répliqua-t-il, il faudra bien que nous en parlions tôt ou tard de cette Antonia Back, dont l'image s'interpose peut-être entre vous et moi. La voyez-vous? la connaissez-vous? l'aimez-vous? Allons, marquise, répondez-moi sincèrement et sans crainte de me blesser.
—Je la connais à peine, voilà bien des années que je ne l'ai vue; j'admire son talent, le labeur incessant de sa vie, et je crois à sa bonté dont plusieurs m'ont parlé.
—Oui, reprit Albert, elle est très-bonne pour ceux qui ne l'aiment pas, comme elle apparaît un grand génie à tous ceux qui ne sont pas du métier. En amour il lui manque la sensibilité, dans l'art la condensation. Quand l'avez-vous vue? Que vous a-t-elle dit? contez-moi donc ce que vous savez d'elle, poursuivit-il avec une ardente curiosité. Je vous en parlerai moi-même quelque jour.
—Je la rencontrai pour la première fois, deux ans après la soirée où je vous vis à l'Arsenal: son nom qui, depuis 1830, remplissait les journaux, m'était arrivé flamboyant et sonore, au loin dans le château de ma mère, où je vivais avant mon mariage. Vous ne sauriez croire combien on se passionnait en province, à propos de cette renommée retentissante. À chaque ouvrage nouveau que publiait Antonia Back, c'était autour de moi une polémique irritée qui dégénérait parfois en querelle. Le plus grand nombre disait un mal affreux de l'auteur, mais quelques esprits éclairés, et de ce nombre ma mère, intelligence supérieure, tolérante, philosophique, admirait Antonia et la défendait comme on défend ce qu'on aime. Cette sympathie de ma mère avait passé en moi, et je fus très-impatiente de voir Antonia quand mon mariage me fixa à Paris.
Vous avez peut-être connu le baron Albert, le railleur et sceptique médecin de Louis XVIII, qui m'a conté sur le vieux roi une foule de piquantes anecdotes dont je vous amuserai un jour? Je rencontrais souvent chez lui une vieille marquise du faubourg Saint-Germain, dont la beauté avait été célébré et qui au grand scandale des siens, avait épousé un fort bel Italien, son dernier amour; elle lui avait fait obtenir un titre, puis un emploi dans la diplomatie.
Un peu éloignée de son monde, surtout des femmes, par ce mariage, la vieille marquise avait cherché à former un salon où les artistes et les littérateurs se mêlaient à d'anciens ministres de Charles X, et à quelques ambassadeurs étrangers. L'ex-marquise s'était liée avec les femmes artistes les plus célèbres d'alors; elle avait attiré la sœur de la Malibran, miss Smithson[1], Mme Dorval, et au moment où je la connus elle appelait Antonia Back ma sœur! les amis d'Antonia étaient devenus les siens, elle ne pensait et n'agissait plus que d'après l'inspiration de celle qu'elle nommait: la grande sibylle de la France.
Sachant combien je désirais connaître Antonia, la vieille marquise m'invita à une soirée où elle devait se trouver. Antonia, qui était la curiosité de cette réunion, arriva fort tard; pour tromper l'impatience des assistants, on fit en attendant un peu de musique. J'avais à cette époque une assez belle voix de contralto négligemment cultivée, mais dont l'expression plaisait dans certains chants. La vieille marquise me demanda de chanter; je refusai, elle insista et me dit: «Quand elle sera là vous chanterez pour elle!» Presque aussitôt, Antonia entra s'appuyant sur le bras du gros philosophe Ledoux, qu'elle appelait son Jean-Jacques Rousseau; elle était suivie du jeune Horace que dans son admiration fantasmagorique, elle avait surnommé son jeune Shakespeare. Horace était un assez beau cavalier, son regard vif et hardi semblait redoubler d'intensité en s'échappant de l'œil unique dont s'éclairait son mâle visage. Il était l'auteur d'un drame échevelé, récemment joué avec succès sur un théâtre des boulevards, ce qui lui avait valu le surnom hyperbolique que lui donnait sérieusement Antonia.
Ce qui m'a toujours choqué dans cette femme de génie, c'est l'absence presque absolue du sens critique. Si irrévocablement, dit-on, elle finit par annihiler ses amants, il faut convenir qu'elle commence toujours par exalter outre mesure ses amis! C'est ainsi que du nébuleux et chimérique Ledoux elle a voulu faire un Platon, d'un avocat à l'éloquence bornée un Mirabeau, et qu'elle a juché imprudemment au-dessus de Michel-Ange un de nos peintres modernes.
Lorsque Antonia entra dans le salon de la vieille marquise, tout le monde se leva pour la saluer et presque pour l'acclamer. J'étais très-émue en la regardant et je ne pus d'abord l'examiner de sang-froid. Ce qui me frappa dès que je l'aperçus, ce fut la beauté et la splendeur de son regard. Ses grands yeux sombres laissaient tomber comme une flamme intérieure, tout son visage s'en éclairait. Ses épais cheveux noirs se courbaient en bandeaux lisses sur son front, et coupés courts, s'enroulaient sur la nuque en deux gros anneaux; le reste de son visage me parut assez disgracieux; le nez était trop fort, les joues pendantes; la bouche laissait voir des dents longues, le cou était prématurément rayé. Depuis quelque temps elle avait renoncé à ses habits d'homme; elle portait ce soir-là une robe de soie grise fort simple. Le corps me sembla trop petit pour la tête, et la taille pas assez mince, toute d'une pièce avec les épaules et les hanches. Je crois que les vêtements d'homme l'avait déformée. Sa main dégantée était d'une forme accomplie, elle l'agitait comme un sceptre naturel et la tendait à ceux des assistants qui étaient de ses amis. La vieille marquise me présenta à Antonia et insista devant elle pour me décider à chanter.