—Moi aussi, je me sens grand faim, ajouta le philosophe.
—Et moi, dit à son tour le jeune auteur dramatique, je leur tiendrai volontiers compagnie.
Bientôt je les entendis souper dans le petit salon; ils fumaient en mangeant; la porte du boudoir restait entr'ouverte, et insensiblement la fumée des cigares, mêlée à l'odeur des mets, y pénétra et le remplit. Sentant ma migraine revenir, je me décidai à partir.
Je ne revis Antonia que huit ans plus tard; la vieille marquise habitait dans un square un fort bel appartement. Antonia s'était logée auprès d'elle. Un jour que j'arrivais chez la marquise, elle se disposait à faire visite à sa célèbre amie. Elle m'engagea à la suivre, m'assurant qu'Antonia serait charmée de me revoir. Nous trouvâmes la grande sibylle encore au lit, dans une vaste chambre où étaient épars des vêtements d'homme et de femme; ses enfants jouaient sur le tapis: le pâle pianiste, qui était son amour du moment, était étendu sur une causeuse. Il semblait exténué. Il avait beaucoup toussé toute la nuit, nous dit-elle, et elle n'avait pu dormir. Tout en nous parlant, elle fumait des cigarettes qu'elle tirait d'une petite blague algérienne posée sur la table de nuit. Elle ne s'interrompait que pour offrir de la tisane au musicien qu'elle tutoyait.
Ce laisser-aller, devant ses enfants, me choqua profondément; il ne faut pas dérouter la pureté et l'ignorance de l'enfance par cette familiarité des passions de l'âge mûr.
Depuis ce jour je n'ai jamais revu Antonia.
Pendant que j'avais parlé, Albert était resté debout, adossé à la cheminée, immobile et muet; on eût dit une statue du souvenir; son attention semblait moins me suivre dans mon récit que se replier sur elle-même, évoquant sans doute les scènes du passé: son regard ne s'était pas levé une fois sur moi.
Mon silence seul parut lui rappeler que j'étais là. Il me prit la main:
—L'Antonia d'autrefois n'était pas la même que celle que vous avez connue, me dit-il, elle était bien belle et avait le charme étrange qui provoque et fascine.
—Vous l'avez profondément aimée, lui répondis-je.