Albert me dit:
—Cette voiture doit nous conduire jusqu'à Saint-Germain; jamais je ne monterai avec vous dans un wagon banal où la flânerie et la causerie sont interdites.
—Il a toujours raison, dit l'enfant; nous sommes bien mieux seuls et chez nous dans cette bonne voiture.
Nous traversâmes rapidement Paris et bientôt nous nous trouvâmes dans les champs où le printemps commençait à germer; les arbres avaient des bourgeons et les blés étaient tout verdoyants; des troupes de moineaux s'ébattaient des branches aux sillons avec des bruits d'ailes et des petits cris joyeux; le soleil éclairait au loin tous les accidents de terrain. Dans le ciel bleu pas un point gris; sur la route unie pas une pierre, pas une flaque d'eau. La calèche volait au galop de deux bons chevaux qu'excitait un cocher fringant: nous respirions un air vivifiant et salubre qui ravissait notre odorat de Parisiens casaniers.
Mon fils s'amusait à tous les tableaux mouvants de la route; les paysages, les passants, les fermes, les chiens aboyant après notre voiture; les coqs qui jetaient leur chant clair en gonflant leur crête rouge, étaient pour lui autant de sujets d'exclamation et de plaisir. Nous le laissions à sa joie et restions immobiles, Albert et moi, dans le fond de la calèche.
Albert savait répandre dans sa conversation la merveilleuse variété qu'on trouve dans ses écrits; d'une pensée profonde et saisissante qui ouvrait les horizons de l'infini, il passait tout à coup à un trait caustique et acéré, rapide comme un de ces javelots antiques dont Homère a décrit la précision; puis c'étaient des idées mélancoliques et sombres qui noyaient le cœur dans une brume anglaise subitement éclairée par les rayons d'une gaieté d'enfant naïve et folle, raillant, par son entrain la pesanteur de la tristesse et de l'expérience:
—Sentons, rions, goûtons les heures, s'écriait-il alors; à quoi bon les assombrir en nous ressouvenant!
Avec une intelligence de la trempe de celle d'Albert l'ennui était impossible. Même dans ses jours de trouble et de délire il pouvait contrister le cœur, il ne lassait jamais l'esprit.
La route de Paris à Saint-Germain faite en sa compagnie me parut si courte et si animée que, lorsque je l'ai parcourue depuis en chemin de fer, elle m'a toujours semblé lente et monotone.
La voiture franchit, en allant au pas, la vaste terrasse du château d'où l'on découvre ce superbe panorama trop souvent décrit et admiré, mais dont la beauté est toujours nouvelle au regard. Nous entrâmes sans nous arrêter dans les avenues de la forêt, et nous parcourûmes en tous sens les plus vieilles allées. Les grands arbres où frissonnaient à peine quelques feuilles naissantes, laissaient tomber à travers leurs rameaux la lumière pure du jour. La voiture roulait sans bruit sur le sable; c'était un mouvement doux et régulier qui berçait; je ne sais si Albert en sentit l'influence mais il devint tout à coup silencieux. Je jugeai que ses pensées étaient sereines, car son visage restait calme.