—Il faudra que nous venions revoir ces gorges au temps où les ronces et les lianes s'y entrelacent, reprit Albert; en attendant nous les traverserons de nouveau ce soir, et vous verrez l'étrange effet de ces grands squelettes d'arbres à la clarté de la lune.

La nuit commençait à tomber lorsque nous arrivâmes à la maison d'un garde-chasse qui tenait un cabaret. Nous dinâmes rapidement et gaiement; Albert but une bouteille de vin et fit boire mon fils, ce qui plongea presque instantanément l'enfant dans un lourd sommeil. Je le déposai dans la voiture sur la banquette de devant et il ne se réveilla qu'à Paris. Jamais plus belle nuit ne s'était levée dans ce ciel parisien si souvent brumeux; on pouvait compter dans l'éther les constellations; les milliers d'étoiles de la voie lactée faisaient cortège à une pleine lune d'une limpidité radieuse.

Tandis que les astres nous éclairaient d'en haut, les grandes lanternes de la voiture qu'Albert avait fait allumer, projetaient sur la route des zones de lumière.

—C'est par une nuit de septembre aussi pure, me dit Albert, que j'ai suivi dans cette forêt une grande chasse aux flambeaux, conduite par le prince qui fut mon ami; il y avait convié tous ses compagnons d'enfance et de jeunesse; ceux qui l'avaient aimé au collège et ceux qui l'avaient accompagné à la guerre. Nous étions là une trentaine en habits de chasse et montant des chevaux arabes que le prince nous avait fait distribuer; la partie de la forêt que nous devions parcourir était illuminée et les piqueurs nous précédaient en portant des torches; les lointaines avenues s'éclairaient d'une façon fantastique et les arbres centenaires prenaient sous ces lueurs inusitées des postures formidables; on eût dit d'une forêt enchantée.

L'air retentissait de fanfares joyeuses coupées par intervalles de chœurs du Freyschütz et de Robert le Diable; les échos prolongeaient indéfiniment ces mélodies; cette musique nocturne participait de l'immensité de la forêt et de celle du ciel étoilé. Tout à coup on lança deux cerfs qui venaient de bondir dans un taillis et dont les ramures se découpèrent sur le fond de lumière où ils glissaient en courant de toute la vélocité de leurs jambes fines; les yeux effarés des nobles bêtes, brillaient comme des escarboucles et nous regardaient de côté avec l'expression tendre qu'ont des yeux de femmes; les cors de chasse sonnaient plus fort et nos chevaux couraient plus vite; bientôt les deux cerfs furent traqués dans un carrefour formé par des arbres gigantesques et que nous entournâmes comme une place forte, le fusil en joue et nos couteaux de chasse luisant à la ceinture: on sonna l'hallali et les deux victimes furent immolées. Je me souviens que le grand œil d'un des cerfs mourants s'arrêta sur moi, j'en vis jaillir des larmes et j'eus comme un tressaillement sympathique. Ce regard de la pauvre bête me rappela celui d'une jeune femme que j'avais vue mourir; les hommes qui portaient des torches entourèrent l'enceinte où les deux cerfs étaient tombés sur le flanc: on eût dit des varlets du moyen âge, précédant des chevaliers armés. Le grand veneur procéda au dépècement des pauvres bêtes chaudes encore; la curée se fit sur l'heure, on lâcha les chiens irrités par la course et l'attente sur ces lambeaux de chair sanglante. Cent langues rouges et acérées se tendirent comme des dards, et happèrent des fragments de vertèbres et d'intestins; les piqueurs les excitaient de leurs cris; les fanfares de leurs clameurs, et les fluctuations des torches sur la forêt sombre, faisaient ressembler cette meute affamée à une meute infernale. Quand elle eut humé jusqu'à la dernière goutte de sang, on donna le signal du départ et nous reprîmes notre course effrénée à travers les magiques avenues; bientôt nous débouchâmes sur la terrasse illuminée où la musique militaire de plusieurs régiments nous salua au passage. Nous étions comme emportés à travers la double magie des sons et des lumières; nous arrivâmes à la porte du château, là nous mîmes pied à terre et après quelques minutes nous fûmes introduits dans une ancienne salle d'armes où une vaste table somptueuse était dressée. Le souper fut gai à nous faire croire à une éternelle jeunesse; nos voix bruyantes ébranlèrent jusqu'à l'aube les murs du vieux château.

Tandis qu'Albert parlait, je me demandais si réellement il avait assisté à cette chasse nocturne ou si c'était une vision de son esprit; ce doute m'est toujours resté: mais qu'importe que ce fût là un souvenir ou un rêve, je l'écoutais charmée, tandis que la voiture nous ramenait rapidement vers Paris.

L'enfant dormait devant nous d'un calme sommeil et Albert semblait emprunter à cette pureté et à la douceur de la nuit un apaisement complet. Plus de mots amers, plus de soubresauts de passion; on eût dit que l'âme du poëte flottait sereine à travers la nature tranquille.

Quand nous arrivâmes à ma porte, Albert baisa mon front en murmurant: À demain.

Comment lui dire: Ne venez pas? Comment renoncer a l'espérance de relever ce génie et de le voir planer encore!

[IX]