J'avais connu Albert de Lincel à la fin de l'hiver, le printemps était venu vite avec de beaux jours à son début, comme il arrive souvent à Paris.
Les femmes surtout sentent l'influence de ce changement rapide des saisons; passer des glaces de l'hiver à une température tiède, sentir en soi la sève des arbres et des plantes qui poussent et qui fleurissent, c'est, près d'un être aimé, un épanouissement plein d'orgueil et d'ivresse; mais dans la solitude cette surabondance de l'être se transforme en souffrance et en tortures. Que faire du trop plein de son cœur? à quoi bon les rougeurs subites qui colorent les joues, et la flamme plus vive qui jaillit du regard? à quoi bon se sentir plus forts et plus beaux si l'amour manque à l'énergie et à la beauté?
Léonce m'avait promis d'arriver au printemps, et voilà m'écrivait-il, que la première partie de son grand livre à finir l'enchaînerait encore durant un mois dans la solitude. Je devais le plaindre me disait-il; mais une abstraction puissante était comme la religion, comme le martyre, il s'y devait tout entier; puis l'âpre labeur accompli, de même que le dévot a pour récompense le paradis, il savourerait avec bien plus d'intensité la joie immense de l'amour.
Ces lettres me causaient une douloureuse irritation; cette quiétude réelle ou feinte me semblait une cruauté, j'y voyais parfois la négation de l'amour; mais alors mon désespoir était si grand que je me rattachai, pour croire encore, aux paroles tendres et parfois passionnées qui me dérobaient le froid et inébranlable parti pris de ce cœur de fer. Il répondait à mes cris de douleur par des cris de passion; il souffrait plus que moi, me disait-il, mais la souffrance était une grandeur: il se plaisait à se comparer aux pères du désert, brûlants de désirs et immolant au dieu jaloux du Thabor leur chair et leur cœur. Pour lui, le dieu jaloux c'était l'art qu'on ne peut posséder et s'assimiler qu'en se vouant tout à lui dans la solitude.
J'étais brisée par son obstination et je renonçais parfois à lui exprimer mes angoisses, mais alors mes lettres respiraient un tel abattement qu'il s'en effrayait; il me conseillait de me distraire, de voir souvent mes amis, et d'attirer de plus en plus Albert qu'il fallait guérir à tout prix.
Que de fois j'ai pleuré en lisant ces lettres stoïques! que de fois quand minuit sonnait et que je n'entendais autour de moi que la respiration du sommeil de mon fils et le frissonnement de la cime des arbres du jardin qu'agitait le souffle de la nuit, tandis que debout devant mon miroir, je dénouais mes cheveux avant de les emprisonner pour dormir, que de fois je me sentis prise du désir immodéré de le voir! j'aurais voulu m'enfuir vers lui, le surprendre dans son travail nocturne, l'enlacer dans mes bras et lui dire en sanglotant: Ne nous séparons plus! la vieillesse viendra vite, puis la mort! pourquoi passer dans les larmes de l'attente ces beaux jours si rapides où l'âme et le corps sont en fête? Oh! ne pas dépenser sa jeunesse quand on aime, c'est être l'avare qui languit de faim auprès d'un trésor ou le malade qui, sachant un secret qui peut le sauver, préfère mourir.
Tandis que celui à qui j'avais donné ma vie me laissait en proie à toutes les anxiétés de l'amour, Albert, qui trouvait près de moi une sorte de distraction calme, prenait insensiblement l'habitude de me voir chaque jour. Tantôt ses visites m'étaient douces et tantôt elles m'irritaient; j'avais le cœur obsédé par mon tourment secret.
Eh! que m'importait cet homme que je ne pouvais aimer? Ce n'était pas lui que j'attendais, c'était la jeunesse, la beauté, la force! l'être que n'avait pas effacé la banalité des passions et qui, par sa dureté altière, exerçait sur moi un ascendant irrésistible; Albert, maladif et frêle, reste brisé et flétri de l'amour, m'intéressait comme un frère et me touchait comme un enfant; mais le complément de mon être, mais mon dominateur, il ne l'était pas, et peut-être dans le passé même, ne l'aurait-il jamais été! Il y avait dans nos natures trop de fibres sensitives analogues, trop de parités d'idées et d'imagination. Les semblables restent frères, mais l'union tourmentée des amants exige les contraires.
J'oserai vous faire ici un aveu complet. Parfois, dans le désespoir où me laissait Léonce, je désirais presque qu'Albert m'inspirât un attrait plus vif; que mon cœur battît en l'entendant venir et sentît près de lui un trouble précurseur d'une infidélité. Mais non, j'étais calme et triste quand il était là; il parvenait toujours à me distraire par son esprit, mais il ne me dégageait pas de mon chagrin. Il m'arrivait quelquefois d'être avec lui brusque et fantasque et, comme il tenait à me voir, il redoublait alors de douceur et d'expédients d'imagination pour m'amuser quelques heures.
Mon fils avait pris pour lui une très-vive affection, il lui sautait au cou lorsqu'il entrait, il me disait parfois: