—Maman, tu le traites bien durement; il est si pâle et il a l'air si malade qu'il faut l'aimer! Pour moi, je l'aime bien mieux que ce grand monsieur brun qui vient ici tous les deux mois et qui ne me regarde seulement pas.
Lorsque j'avais appris que l'arrivée de Léonce serait retardée j'étais tombée dans un tel marasme que, durant plus de huit jours, je refusai obstinément de sortir. Albert me reprochait ce qu'il appelait mes méfiances. N'étais-je pas bien sûre à présent qu'il était un ami? Il venait presque chaque jour passer une heure ou deux avec moi. Nous faisions des lectures, il me donnait des conseils de style pour mes traductions, m'apprenait à faire des vers et me suppliait de m'y essayer. Quand il voulait partir mon fils le retenait; il consentait alors à dîner avec nous, il mangeait à peine et ne buvait que de l'eau. Il semblait avoir renoncé à chercher le vertige et l'oubli dans le vin.
J'avais le cœur attendri de cette métamorphose et, m'arrachant à moi-même, je sentais que je devais à ce génie renaissant des paroles d'affection et d'encouragement.
—Voyons, lui dis-je un soir, il faut tenter quelque chose de grand; vous êtes au moment où votre génie, sûr de sa force, peut agir avec autorité, certain d'être écouté de la jeunesse intelligente comme un clairon dans la bataille par les soldats. Mettez donc ce beau génie au service de quelque grande cause, proclamez ces fiers principes qui furent la foi de votre père et de mon aïeul et ne murez plus votre intelligence dans la recherche du bonheur et les aspirations du Moi.
Tandis que je parlais, Albert m'écoutait dans cette pose attentive que Philippe de Champagne a donnée au beau portrait de La Bruyère[2]: c'était la même pénétration du regard, la même finesse douce et railleuse du sourire, la même grandeur sur le front pensif. Cette ressemblance me frappa et tout à coup un éclair de l'œil profond et satyrique du poëte me coupa la parole; il me dit alors avec un mélange de tristesse et d'ironie:
—Vous venez de me tenir, marquise, un petit discours digne de Mme de Staël, et cette morale genevoise ne vous messied pas à vous la petite-fille d'un philosophe. Mais sommes-nous de la trempe de nos pères et pourrions-nous revêtir leurs convictions comme un habit? D'ailleurs à quoi nous serviraient-elles? et par qui les ferions-nous partager? On n'improvise pas plus un public à son intelligence que des croyants à sa foi; notre temps est aussi insensible au génie du poëte que le désert l'est à la fatigue du voyageur; un poëte a dit quelque part, marquise: «Nous ne vivons plus que de débris, comme si la fin du monde était arrivée, et au lieu d'avoir le désespoir nous n'avons plus que l'insensibilité; l'amour même est traité aujourd'hui comme la gloire et la religion: c'est une illusion ancienne; où donc s'est réfugiée l'âme du monde?» Regardez autour de vous, marquise, vous chercherez en vain la grandeur! Républicains, monarchistes, prêtres et philosophes n'ont plus de conviction; ils arborent un drapeau propre à éblouir, comme la pourpre que le toréador agite dans l'arène; mais ce drapeau n'est plus gonflé par le souffle des grandes croyances; tous ces hommes vides de doctrines marchent assoupis poussés seulement par leurs convoitises mesquines! Est-ce la peine de tenter un effort pour réveiller et diriger ce troupeau? Je n'ai pas toujours pensé ainsi, j'ai commencé par espérer et croire! j'ai cru au patriotisme et j'ai fait un chant guerrier contre l'étranger; j'ai cru à la liberté et j'ai fait un drame sur un Brutus moderne; j'ai cru à l'amour et j'ai répandu dans mes vers mes transports et mes blessures: tout cela a été jeté au vent par l'indifférence de la foule qui n'a goûté que les sarcasmes de mon esprit. Après être monté sur toutes les hauteurs j'en suis descendu par dégoût. Que m'importe un public nombreux s'il est ignare? La dilatation de la lumière est aux dépens de son intensité. Il poursuivit: «Le règne bourgeois de Louis-Philippe a fait une nation de bourgeois froids et lourds qui n'entendent plus rien à la poésie et, comme si l'on redoutait un jour son invasion, partout on abâtardit la jeunesse: on la repousse des grands emplois publics, on lui ferme les carrières de l'esprit, on lui interdit les carrières politiques; les hautes fondions de l'État sont accaparées par des vieillards semblables à Duchemin, qui cachent l'immoralité et la sécheresse de cœur sous le pédantisme; on dirait des spectres préposés à dessécher le cœur et la vie de la France que les élans et les tentatives de la jeunesse auraient peut-être ranimés! Cherchez donc où elle est cette jeunesse? Vous la trouverez à la Bourse, chez les filles ou dans les tabagies! Quant aux hommes de quarante ans qui comme moi ont senti, cru, aimé et souffert, tous, comme moi, se sont arrêtés découragés, car ils n'ont plus d'espérance.
J'étais frappée par la vérité de ces paroles; mais, désirant le rattacher à quelque illusion glorieuse, je lui répondis:
—Eh bien! restez artiste, du moins: l'artiste peut s'élever et briller encore au milieu des ruines d'un peuple mort; c'est la flamme qui domine le cratère quand tout est cendre à l'entour. Écrivez, si vous ne pouvez agir; écrivez vos doutes, vos angoisses; écrivez, pour l'art, vos fantaisies de poëte. Ne laissez pas dire que l'instrument est brisé comme les convictions.
—J'essayerai, marquise, me dit-il en souriant et en me baisant la main; mais remarquez que vous voulez faire de moi un instrumentiste. Encore si vous vouliez m'aimer comme les trois femmes ont aimé leurs pianistes!
—Je vous aime mieux, repris-je; je vous aime d'une sincère affection, qui survivra à la mort.